Comment et pourquoi je me suis engagé en pédagogie Freinet

Lire ou entendre les « anciens » raconter comment ils se sont engagés en pédagogie
Freinet pourrait paraitre aux yeux des plus jeunes comme peu utile si pas anecdotique.
Les conditions de travail, les circonstances extérieures, l'environnement, le monde, les
enfants eux-mêmes ont tant changé que raconter ses débuts à des enseignants nés après
1980 risque de s'apparenter à l'évocation d'une préhistoire à jamais révolue.
Je n'en suis pas si sûr. La pédagogie Freinet, en particulier, propose des techniques, des
comportements qui, s'ils ont évolué au cours des dernières décennies quant à la forme,
portent toujours en eux les références à des valeurs de base qui, elles, sont toujours les
mêmes. En se renouvelant tout le temps, le mouvement Freinet reste toujours lui-même.
Un peu de bio...
Aussi est-ce sans scrupule aucun que je remonte à... 1959. Très jeune diplômé de l'École
normale (tout jeune même puisqu'un an en avance sur le cursus ordinaire), je me retrouve
face à ma première classe de 34 malabars de quatrième année (niveau CM1), certains
âgés de près de 14 ans attendant patiemment la fin de l'obligation scolaire (fixée à 14 ans
à cette époque en Belgique). Catastrophe ! Rien de ce qu'on m'a enseigné à l'école ne
fonctionne... Je ne sais que donner des leçons, des applications et les coter. Cela se
termine par une dépression nerveuse carabinée après deux mois.
En 1961, je reprends une petite classe unique de village. Vingt enfants de cinq à douze
ans. Je dis bien « cinq », car comme il n'y a aucune école maternelle, j'hérite des jeunes
frères et soeurs des élèves du primaire. Au début, c'est à nouveau les difficultés. On ne
m'a jamais parlé des classes uniques dans mes études (bien qu'à cette époque, la plupart
des instituteurs étaient destinés à y enseigner) et encore moins du comment organiser
une classe. Je prends le taureau par les cornes et mon bâton de pèlerin. Je visite les
classes des villages voisins. Je rencontre des instituteurs qui utilisent l'imprimerie scolaire
et les fichiers autocorrectifs. C'est une découverte pour moi. Un article du Courrier de
l'UNESCO attire mon attention. Un instituteur français y parle de l'organisation de sa
classe unique. Je lui écris. Nos deux classes correspondent. C'est lui qui s'étonne que je
ne connaisse pas le mouvement Freinet belge (Éducation populaire). Je m'informe et entre
en contact avec les camarades belges. Très rapidement, j'équipe ma classe, à mes frais
souvent.
Et petit à petit, je participe aux réunions organisées par le Mouvement, à Liège et à
Namur. J'organise moi-même des réunions d'information dans mon coin pour faire
connaitre cette pédagogie qui m'apparait de plus en plus comme le chemin à suivre et à
défricher.
En 1963, j'ai la chance d'assister à mon premier congrès à Niort. La puissance du groupe
m'impressionne. Le bagout de Freinet me laisse pantois (j'assiste à un discours-fleuve de
plus de trois heures de la part de cet instituteur dont on m'avait dit qu'il avait des difficultés
à parler longtemps). Les sorties de Delbasty, d'Ueberschlag, entre autres participants, me
confortent dans mes intuitions.
Je prends peu à peu des responsabilités dans le mouvement belge. J'anime des
commissions de travail (le texte libre, des cahiers de roulement divers) ; en 1966, je
« monte » à Bruxelles pour enseigner dans une école Freinet communale récemment
créée où je peux expérimenter le travail d'équipe. Je m'engage de plus en plus dans le
mouvement belge francophone. Je prends la responsabilité de la revue durant de
nombreuses années. Je m'intéresse à la Fimem. J'en assure la présidence de 1984 à
1989 et après ma retraite en 1996, je ne peux m'empêcher de continuer à m'intéresser à
la pédagogie et à agir au sein du mouvement belge et international.
Qu'est-ce que « s'engager » ?
Au vu de cette courte biographie et en jetant un regard sur mon parcours, je crois pouvoir
définir quelques constantes, quelques « invariants », comme dirait Célestin, communs aux
parcours de plusieurs de mes camarades du mouvement Freinet. Même si les histoires
personnelles sont différentes, si les circonstances varient de l'un à l'autre, je pense que la
pédagogie Freinet a été chez la plupart le déclencheur d'une analyse sociologique puis
politique de notre monde et que la pédagogie qu'ils utilisaient au jour le jour dans leur
classe s'harmonisait peu à peu avec leur action dans d'autres secteurs que l'école
proprement dite (les syndicats, les comités de quartier, les grandes causes mondiales,
etc.). Car la vie d'un enseignant Freinet ne se limite pas qu'à sa vie professionnelle et le
plus souvent, il s'engage également dans d'autres domaines de la vie publique.
Certes, quelques-uns d'entre nous ont eu la chance (ou la malchance, c'est selon) d'avoir
eu eux-mêmes des parents enseignants ou des parents communistes militants. Ils
racontent souvent que ce sont ces hasards qui ont déterminé leur orientation pédagogique
et politique. C'est surement vrai. Ce ne fut pas mon cas. Je suis issu d'un milieu pauvre,
mais où la conscience politique était pratiquement inexistante. C'est donc vierge de toute
orientation que je suis arrivé à l'école normale. Bien sûr, j'y ai vécu des situations
d'injustice, mais je les associais à la structure scolaire, sans plus.
Quand j'ai commencé ma carrière, ce n'est que peu à peu que j'ai fait la relation entre les
actes pédagogiques que je posais et une démarche d'ordre politique. J'en suis arrivé à me
rendre compte que si je travaillais de la sorte avec les enfants, ce n'était pas parce que
c'étaient des enfants, mais parce que c'étaient de futurs hommes et femmes. Cette
intuition s'est encore confirmée beaucoup plus tard lorsque, militant par exemple dans des
comités de quartiers, peu de réunions s'écoulaient avant que, sous mon impulsion, le
groupe d'adultes ne fonctionne avec un conseil ou ne publie un journal.
Lorsque l'on prend conscience de tout cela, on ne s'étonne plus que les pouvoirs en place
soient en général méfiants par rapport aux pratiques de la pédagogie Freinet. Ils
pressentent bien qu'éduqués de cette façon, les élèves ne seront pas faciles à gérer
devenus adultes, ayant pris de mauvaises habitudes (celles de s'exprimer, d'agir en
groupe, etc.).
L'engagement m'est donc apparu comme évident, nécessaire, mais n'a pas résulté d'une
décision prise un soir ou un matin au creux de mon lit du type « Je vais m'engager ! ».
C'est insensiblement que ma pratique professionnelle et ma pratique sociale se sont
rapprochées puis confondues en une « technique de vie » comme dirait encore ce brave
Célestin. Tout en restant conscient que la pédagogie ne résout pas tout et loin de l'illusion
qui consiste à croire qu'il suffirait de changer la manière d'éduquer nos enfants pour que
tout aille mieux, je découvrais cependant les liens à établir avec et entre les différents
acteurs de la vie sociale (syndicats, monde associatif, etc.). La pédagogie utilisée dans
nos écoles fait partie des axes à alimenter et à repenser pour que les changements
globaux soient possibles.
L'engagement, ainsi compris, prend alors une autre acception que celle qui consisterait à
diffuser autour de soi, dans son milieu professionnel et même plus large, les méthodes
que l'on emploie, les travaux d'élèves que l'on publie, etc. devant lesquels s'extasieraient
des assemblées émerveillées par la spontanéité et la créativité enfantines. Non,
l'engagement est ancré plus fortement en soi, il brasse et véhicule des idées qui ne sont
pas seulement pertinentes dans le domaine de la pédagogie, mais aussi dans les
différents champs sociaux.

Henry Landroit

Paru dans Le Nouvel Éducateur n° 206 - Février 2012