Rencontre avec Armande Thibault
le 23 mai 2009

 

Le 23 mai 2009, Jean Dumont, Claudine Petit, Françoise Dor, Chantal Fontaine, Chantal Meuleman, Yvette Brike, Nathalie Geubel, Monique d’Haenens et Henry Landroit ont rencontré Armande Thibault au local d’Éducation Populaire. Elle nous raconte avec plaisir son parcours pédagogique et l’aventure de l'École des Trois Pommiers.

autour de la table

***

Armande, qui es-tu ? Comment te définirais-tu ?

Bon... je suis une de vos ex-collègues, une institutrice primaire qui a choisi la pédagogie Freinet. Je suis de plus en plus convaincue que c’est comme cela qu’il fallait que je travaille.

M’orienter vers l’école normale a plutôt été le choix de mes parents, comme c’était assez souvent le cas à l’époque. Cela dit, cela ne me déplaisait pas, l’idée a fait son chemin petit à petit.

Entre 1954 et 1958, j’ ai donc étudié (c’est beaucoup dire !) à l’École Normale Berkendael, à Bruxelles (Forest). À l’ école d’application*, une des douze classes était vraiment différente des autres. C’était celle de “Madame Mawet”, qu’on connait peut-être mieux à Éducation Populaire sous le nom de Lucienne Balesse. Elle était, cette année-là, titulaire d’une deuxième primaire. La découverte de cette classe m’a éberluée. L’autre classe de deuxième qui était plus traditionnelle était tout de même agréable. Mais quant à favoriser l’expression libre et l’apprentissage de l’autonomie... on n’en était pas là. Ce sont les deux classes dont je garde le souvenir le plus précis et où j’ai aimé être.


Entrer dans la classe de Lucienne, c’était voir des enfants qui se mettaient au travail sans que personne ne leur dise rien, parce que c’était la suite logique de ce qui avait été fait la veille. C’était voir des enfants s’organiser en ateliers : certains commençaient à écrire un texte pendant que d’autres passaient des brevets ou allaient peindre. C’était extraordinaire. Lucienne est la seule institutrice qui, au lieu de me donner des sujets de préparations à faire, m’a proposé de venir en classe découvrir sa manière de travailler. Elle m’a laissé le temps d’entrer dans le jeu avant de commencer à travailler avec elle petit à petit. Pour finir, elle demandait un rapport sur ce que j’avais découvert et observé. Rien à voir avec un programme traditionnel saucissonné de manière artificielle, dans le genre : 9h La tulipe - 10h La multiplication par 11... comme cela se pratiquait dans la plupart des autres classes.



 

Lucienne circulait dans la classe, les enfants aussi lorsque cela leur était nécessaire. Ce n’était pas le silence qui régnait, ce n’était pas un bruit dérangeant non plus ; c’était simplement un bruit de ruche en activité. Les gens qui n’ont pas confiance dans les enfants disent qu’ils vont en profiter. Mais ces enfants ne faisaient pas n’importe quoi. C’était très gai à voir.

Il y a aussi eu quelques bons moments dans l’autre deuxième année, parce que j’avais dû organiser une activité agréable : visite de la Place Vanderkinderen, suivie d’un plan-collage à réaliser collectivement.

C’était le mercredi matin que nous étions réparties dans les classes primaires : deux mercredis consécutifs dans chaque classe. À mon deuxième passage dans la classe de Lucienne, j’ai pu prendre un peu plus les activités en charge. Je ne sais plus comment je me suis débrouillée.

Ma professeur de pédagogie n’appréciait pas la classe de Lucienne, dans laquelle les enfants bougeaient beaucoup. Mais ses propres démonstrations de bonne pédagogie, auxquelles nous avons pu assister, n’étaient pas très convaincantes et même franchement foireuses. À force de prétendre tout prévoir...

C’était la dernière année de carrière de Lucienne et c’est pourtant elle qui me semblait la plus jeune de tout Berkendael. J’avais un travail de fin d’études à faire en pédagogie. Le sujet s’imposait : la pédagogie Freinet. J’en ai parlé à Lucienne, qui m’a fourni une documentation qui m’a été bien utile, où je retrouvais tout ce que j’avais aimé. Lucienne a donné une appréciation favorable au résumé que j’en ai fait.

Après l’école normale, les études de philologie romane me tentaient. Mais faire des études à l’université était incompatible avec ma situation familiale et avec le fait de prendre des responsabilités et de commencer à travailler.


Et après l’école normale ? Ta première place d’institutrice ?

Malgré mes découvertes à l’école normale, j’ai travaillé “bêtement” comme tout le monde. J’ai commencé par une année d’intérims. J’ai travaillé “sans casser la baraque” et n’y pensais d’ailleurs pas. Ensuite, durant quatre ans, je me suis occupée d’un quatrième degré à Fleurus.

Eh oui ! ça existait un quatrième degré de l’école primaire. Il comprenait deux années, comme les trois degrés précédents. C’étaient donc les 7e et 8e années.

Cela représentait une voie de garage pour les élèves qui n’allaient pas continuer à étudier après l’école primaire. Il s’agissait souvent de filles qui attendaient d’avoir l’âge de commencer à travailler, 14 ans. Les parents les inscrivaient dans ce quatrième degré, afin de toucher les allocations familiales. Une part importante de l’horaire était consacrée à la couture et à la cuisine. Pourtant, beaucoup de ces filles auraient pu sans difficulté poursuivre les études secondaires.

***

Les quatrièmes degrés allaient disparaitre jusqu’au dernier. Le nôtre a fait place à une école professionnelle. D’autre part, le cours de morale laïque se mettait en place (on était peu après la signature du Pacte scolaire.). C’est finalement moi qui suis devenue “maitresse” de Morale Laïque.

Parfois, c’était la galère : on a un local - ou pas, du chauffage - ou pas... En plus, je sentais bien la contradiction : un cours de morale donné par quelqu’un d’étranger à la classe, alors que la morale, ça doit se vivre en permanence et pas se traiter “à part”. Une collaboration avec les titulaires aurait pu aider à faire ce lien, mais les rares infos que je recevais dans ce but étaient invariablement négatives (du genre : elle a menti !). C’était ainsi que dans beaucoup de cours de morale, les élèves arrivaient en se demandant ce qu’on allait encore leur reprocher.

Après six ans, je me sentais complètement démoralisée !

***

Une nouvelle école allait s’ouvrir à Bierges : Le Verseau. Je me suis présentée au secrétariat, dans une villa cossue d’un quartier cossu de Woluwé. La personne qui m’a interrogée était une institutrice française qui travaillait avec les enfants de la fondatrice et future directrice lorsque la famille était en vacances en montagne. Devenue conseillère pédagogique, elle s’occupait d’engager les enseignants qui formeraient l’équipe pédagogique du Verseau.

L’interview n’a pas été convaincante. Mon interlocutrice comprenait quatrième année quand je disais quatrième degré. Elle me demandait comment j’enseignais la grammaire... alors que je ne l’enseignais plus puisque, depuis six ans, j’étais prof de morale. Quelques incompréhensions plus tard, je ne me suis pas attardée et en me reconduisant jusqu’à l’entrée, le directrice m’a gentiment signifié que l’équipe était déjà complète et composée de gens qui avaient de l’expérience. Elle m’a promis qu’elle m’appellerait s’ils avaient besoin de bonnes volontés (...).

Des stages s’organisaient pendant l’été, au même endroit : une maison privée qui abritait le secrétariat. Ils s’adressaient à la future équipe, mais étaient ouverts à d’éventuels intéressés. Moi qui me sentais déconnectée du métier d’institutrice, j’ai décidé de me joindre à eux. Pendant ce temps, les bâtiments de l’école sortaient de terre à Bierges.

Et c’est pendant les stages que j’ai été engagée. Les stages étaient gais, la réflexion nouvelle et passionnante, les participants sympathiques, je revivais.

Une animatrice était institutrice à l’École Nouvelle d’Antony*** (Paris). Elle expliquait sa pratique. Il était question d’expression libre, elle montrait les outils qu’elle avait créés : fichiers, jeux de lecture... Moi, je commençais à repenser à la classe de Lucienne.

À cette époque, cela bouillonnait au Verseau. Mai 68 avait peut-être un peu secoué les idées. Henry créait l'École Ouverte à Ohain, plus tard l’Autre École à Bruxelles. Ouverture de l’école des Bruyères à Louvain-la-Neuve. André Dekeyser obtenait un statut “Freinet” pour son école communale à Chaumont-Gistoux... Des tas d’ouvrages intéressants paraissaient à propos de pédagogie et d’expériences diverses. Rogers. Oury. Neil et son Summerhill... Chez tous ces pédagogues, il y avait de quoi prendre de la graine. Tous soulevaient des questions importantes, tentaient d’apporter des réponses. Pas question d’imiter un de ces “modèles” radicaux, mais de chercher nos réponses possibles. De Summerhill par exemple, retenir l’idée toute simple que lorsqu’un enfant est préoccupé par quelque chose qui lui envahit l’esprit, il est inutile de lui demander de s’occuper des matières scolaires.

J’ai travaillé au Verseau de 1969 à 1972.

Quelle classe avais-tu ?

J’ai eu une deuxième et une troisième année. Au début, j’étais payée par l’école qui n’était pas subventionnée. Ensuite le Verseau est devenu une école subventionnée, libre non confessionnelle faisant partie du réseau de la FELSI (Fédération des écoles libres subventionnées indépendantes).

Les membres de l’équipe du Verseau n’avaient pas tous en tête le même projet pédagogique. À certains moments, la directrice, la comtesse Van der Straeten, ne savait plus elle-même à qui donner raison et dans quel sens évoluer. C’est quelqu’un pour qui j’ai du respect. J’ai beaucoup appris grâce à elle. C’était une idéaliste. Elle a eu huit enfants et n’était pas contente de l’enseignement qu’ils avaient reçu. Elle a voulu faire quelque chose. Après avoir beaucoup lu, elle s’est décidée à créer une école. C’est alors qu’elle a acheté des terrains à Bierges. C’est durant la construction de l’école que les stages auxquels j’ai participé et dont j’ai parlé ont eu lieu.

Très vite donc, il y a eu des frictions voire des conflits entre enseignants. L’école n’arrivait pas à se définir clairement, étant donné les pratiques divergentes. Quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai compris que le nom de Freinet, il valait mieux ne pas trop le prononcer : ça sentait la subversion.

Je reconnais que ceux qui, comme moi, croyaient très fort en ce qu’ils tentaient de mettre en place et s’y lançaient passionnément se rendaient sans doute insupportables par leur intransigeance.

Après trois ans, quelques-uns, dont moi, ont pensé - peut-être à tort - qu’ils ne pouvaient plus continuer à travailler dans ces conditions.

Alors, tu as finalement quitté le Verseau ?

Lors d’une dernière réunion houleuse, fin juin, à cause d’importantes divergences entre les gens, la directrice qui avait décidé de reprendre les choses en mains a demandé à plusieurs s’ils comptaient rester dans l’équipe. Il fallait répondre dans les huit jours.

Malgré ma timidité, j’ai osé lui dire que je ne vivais pas de la même façon qu’elle, qu’il fallait que je travaille en septembre. Je lui demandais donc plus de temps avant de lui répondre.

Ma collègue Paulette et moi-même, on est parties et pendant les vacances on a décidé d’ouvrir notre école. Début juillet, nous avions le projet en tête, mais j’ai attendu un peu avant de faire connaitre ma décision.

Paulette était quelqu’un d’entreprenant, d’énergique, et une vraie organisatrice. C’est grâce à elle que ce projet a pu se réaliser.

Elle pensait qu’il était possible d’ouvrir une école en septembre après en avoir quitté une autre en juin. C’était un peu fou...

On l’a donc ouverte cette école, en septembre 1972, mais ça avait un caractère d’improvisation. On avait passé nos vacances à casser des murs. Il y avait des choses importantes auxquelles nous n’avions pas réfléchi suffisamment et qui ont demandé beaucoup de temps pour être rattrapées, parce qu’elles étaient parties sur de mauvaises bases. Même ce que serait notre “salaire”, on n’en avait qu’une vague idée.

Quand on travaille dans l’improvisation, les différences se marquent fort. Il y avait des mots derrière lesquels nous ne mettions pas tous le même contenu. C’était déjà le cas au Verseau. Le mot Liberté par exemple. Liberté de quoi ? Liberté jusqu’où ? Je me suis torturée tout un temps sur ces questions, je n’avais pas les réponses.

Combien d’enseignants étiez-vous au début ?

La première année, on était deux. Il y avait 18 enfants, Paulette et moi. Les ainés étaient en quatrième année. Il n’y avait pas encore de maternelles.

Au début, c’était une école privée ?

Oui. Cet aspect là des choses, je n’y avais pas réfléchi. Ce qui me passionnait, c’était la pédagogie. Ce métier, j’avais appris à l’aimer au Verseau. Je voulais continuer à me sentir bien en classe, ne pas renoncer à ce qui m’avait emballée au Verseau, trouver du plaisir tout en travaillant sérieusement.

Comment avez-vous survécu ? Qui payait les bâtiments, le chauffage... ?

Tout était géré par le groupe parents-enseignants. Le partage des tâches a été relativement facile. Il y a eu un consensus autour d’un budget de départ. Un parent, à l’aise dans les chiffres, s’est chargé de la trésorerie ; la participation financière des parents représentait pour eux un gros effort, qui cependant ne permettait que des salaires très bas pour les institutrices.

Un frère de Paulette a mis à notre disposition, pour un an, des locaux qui lui appartenaient. Parents et enseignants se partageaient le nettoyage.

On a reçu d’une maman de la vaisselle... la débrouille quoi.

Administrativement, il n’y avait au début pas encore d’ASBL, mais seulement une association de fait de deux institutrices.

Le nom des Trois Pommiers, d’où vient-il ?

Nous étions à Rixensart-Bourgeois et on cherchait un nom. On manquait fort d’imagination. On trouvait que tous les beaux noms étaient déjà pris. Par exemple “Le Gai Savoir”, “L’École Ouverte»...

On a fait un appel aux idées. C’est une petite Marie-Anne qui a trouvé. Un jour, après être rentrée du jardin dans lequel elle avait ramassé une pomme de nos pommiers, elle se trouvait en classe et regardait par la fenêtre. Elle a vu les arbres, elle a pensé “Pomme”, “Pommier” et elle a demandé : “Les Trois Pommiers, ça n’irait pas ?” On a tous été d’accord.

L’école a déménagé ?

Oui. On est restés un an à Rixensart-Bourgeois, un lieu géographiquement proche de l'École Ouverte. On savait bien que ce n’était que provisoire. On cherchait une autre maison. C’est un parent qui l’a trouvée, à Court-Saint-Etienne. On l’a louée dix ans, puis une autre encore dix ans, puis on a acheté l’ancienne RTT. Là, on pourrait accueillir 90 enfants sans être serrés comme des sardines. Et les nonante ont été vite atteints.

Créer une école comme celle-là, on ne peut plus le faire ?

Actuellement, une nouvelle initiative ne serait plus subsidiée. Ce n’était pas le cas à cette époque-là : on pouvait assez facilement obtenir les subsides si les normes en vigueur étaient respectées.

Nous avions cru être libres et vivre de nos propres moyens. Nous n’avons donc rien demandé au début. (C’est ce que j’appelle mon époque romantique. Ce n’est pas ce dont je suis le plus fière.) On vivait chichement, on se meublait de bric et de broc : c’était difficilement tenable. On a fait les premières démarches pour être subsidiés. Entretemps, Paulette a quitté l’école (en 1977 ?), pour de nouvelles aventures.

Les inspecteurs sont venus : les uns pour l’aspect matériel, l’infrastructure, un autre pour l’aspect pédagogique. Il fallait par exemple des WC pour filles et des WC pour garçons... ça, on n’avait pas. Il fallait par exemple, si on organisait un cours de couture, respecter un horaire fixe et ouvrir nos armoires si l’inspectrice venait à un autre moment. Ouvrir nos armoires ? Mais si des enfants cousaient et se confectionnaient un jouet, une écharpe ou autre chose, c’était dans le cadre des ateliers et c’était pour les emporter et vivre avec, pas pour les laisser dans une armoire.

Encore un exemple de difficulté avec l’inspection ? Il y avait un grand jardin, mais pour eux, il n’y avait pas d’aire de jeux.

On a été effrayé par tout cela. Il ne fallait pas, c’était vraiment idiot. Les inspectrices de couture, par exemple, faisaient partie d’une espèce en voie de disparition. D’autres ont entendu le même discours et ont dit “Oui, Monsieur l’inspecteur”. Moi, j’ai toujours eu un problème avec l’autorité, qu’elle soit masculine ou féminine.

Finalement, on a renoncé à demander des subsides et on l’a regretté.

J’ai eu plus tard une conversation avec l’inspecteur, qui m’a dit à quel point il avait été étonné de notre renoncement. Je lui ai dit combien il nous avait effrayés et il m’a répondu d’un ton bonhomme : “Mais il pouvait y avoir des accommodements, n’est-ce pas ?”.

Les conditions étant peu attrayantes, le recrutement d’enseignants n’était pas facile : peu étaient séduits à l’idée de travailler plus qu’ailleurs (vaisselle, surveillances, garderies...) pour gagner moins. Tiens, tiens. J’ai donc passé quelques années à chercher des enseignants qui ne restaient pas longtemps.

Bref, il n’y avait pas d’équipe stable. On vivait dans l’inconfort le plus total, à tous points de vue. Pourtant, malgré tout, chaque année à la rentrée, suffisamment de parents confiants étaient là, avec leurs enfants. Pourquoi ?

C’était reparti pour une année de plus... mais quelle histoire !

La vie, aux 3 Pommiers, ne fut pas un long fleuve tranquille.

Plusieurs années plus tard, on a repensé à la subsidiation. Mais on se trouvait alors dans une période de 10 ans de loi de blocage. Alors que quelques années plus tôt on aurait eu les subsides facilement, là on ne pouvait plus. Sauf si on entrait dans le giron d’une école, relativement proche et subventionnée. C’est ainsi qu’après des recherches, l’école qui a accepté était l'École Ouverte. Elle-même était en danger de fermeture, car la fréquentation de ses élèves avait vraiment baissé. L’apport de notre nombre d’élèves les aidait. Au début, on ne faisait pas des comptages séparés. L'École Ouverte pouvait bénéficier de nos élèves sans partager équitablement les subventions. On était souvent de la revue. Le pouvoir organisateur était à Ohain, ils défendaient d’abord leur implantation. Ça n’a jamais été facile.

Mais avec le temps, tout de même, il y a eu des améliorations. Le comptage de la population d’élèves s’est fait par implantation et nous recevions notre dû.

Les nominations ont été un autre problème épineux entre les deux écoles.

L’école des Trois Pommiers a fonctionné comme la classe de Lucienne ?

C’est sûr que le modèle que j’avais en tête, celui qui est indélébile et qui restera quand j’aurai tout oublié, c’est celui de la classe de Lucienne. C’est comme ça que j’avais aimé une classe et c’est vers ça que je voulais tendre.


À l'École Ouverte, il y avait une tendance decrolyenne à ce moment-là. Et toi, tu voulais garder une spécificité Freinet.

Oui. Il y avait deux pédagogies voisines, mais différentes.

Ça n’a pas provoqué de tensions ?

Il y a tant de choses qui ont provoqué des tensions... C’était difficile, de toute façon. Chacun tenait à sa petite école, chacun croyait avoir raison. Personne ne m’a empêchée de faire de la pédagogie Freinet. Mais très souvent, j’ai mal supporté le manque de confiance de la part de membres de l'École Ouverte et quelque chose qui ressemblait un peu à du mépris.

Il y avait encore deux classes à ce moment ?

Non ! Dix-huit enfants pour deux classes, c’était la première année. Ensuite, on a longtemps plafonné entre 30 et 40. Rue du Village, on approchait les 50 : trop pour cette maison. C’était à la “RTT” qu’on est vite passé à 90. Cette école avait du succès. Elle avait acquis la stabilité qu’on avait mis longtemps à trouver. Tous les emplois étaient subsidiés. Deux classes au Jardin d’enfants, trois en primaire, plus le professeur de néerlandais, celui d’éducation physique, de psychomotricité... On était toujours rattachés à Ohain.

Tu n’as jamais eu le statut de directrice ?

Non...

Étais-tu reconnue comme l’animatrice du départ ?

Oui, je crois.

Sais-tu à quoi était dû ce succès subit ?

Je vous ai raconté qu’au début, on improvisait beaucoup, sur tous les plans. L’organisation, les finances, la pédagogie. Tout n’était pas clair dans notre projet. On a beaucoup travaillé, on s’est beaucoup réuni pour y réfléchir et les choses se sont bien clarifiées. Et puis aussi, les subventions, des locaux vivables, un joli mobilier, l’équipe stable, tout cela créait un climat bien meilleur.

À l’extérieur, tous ceux qui travaillaient avec nous : les professeurs d’école normale, les logopèdes, les stagiaires, les éducateurs, avaient compris qu’on travaillait vraiment et qu’on accordait toute notre attention à chaque enfant. Cela se savait. Nous avions de plus en plus un très bon contact avec eux. Je sentais le travail reconnu.

C’est une arme à double tranchant : on nous envoyait souvent des enfants en perdition. Le centre PMS proposait aux parents de venir voir chez nous. C’est vrai que pour ces enfants en difficultés, l’humiliation leur était épargnée. L’humiliation d’être celui qui ne sait pas lire, pas écrire. On voyait de ces enfants retrouver la confiance en eux et connaitre des réussites auxquelles ils n’étaient pas habitués. Mais quand ils sont trop nombreux, on ne sait plus les intégrer, ni répondre aux besoins : plus personne n’aide personne. Je ne suis pas contente, l’enfant non plus, le parent non plus.

Comment résumerais-tu les problèmes de l’équipe ?

Ceux du début ? de la fin ? ou ceux du milieu ?

Ceux de la fin. Ceux qui sont arrivés après ton départ. Tu étais quand même le ciment de l’école ?

Des problèmes de relations liés au pouvoir, à des prises de décision. À côté de ça, les conflits du Verseau sont une chanson douce.

Je me suis souvent demandée comment cela avait été possible. J’étais si contente d’avoir laissé l’école dans les mains d’une bonne équipe. Car c’était une équipe magnifique, de “belles personnes”, chacune avec sa richesse et son originalité. Tous et toutes, je suis contente de les avoir connus.

Six ans, je crois, après mon départ, quand j’ai été mise au courant de ce qui se passait aux Trois Pommiers, je suis tombée des nues. Puis, je me suis dit que c’étaient des gens intelligents qui allaient dialoguer et trouver le moyen de s’entendre. Ça a toujours été pire. Je n’ai pas compris.

Les locaux ont été rachetés par la commune qui les utilise comme école.


Pour terminer sur une note pédagogique. Dans quel aspect as-tu été le plus loin et dans lequel as-tu le plus pataugé ?

Ce qui me donnait le plus de plaisir, c’était l’écriture et la mise au point de textes. C’est fou les talents que les enfants ont si on ne leur met pas de barrière : s’ils ont le choix de ce qu’ils vont dire, le choix de la longueur, le choix de la manière. Parfois je me disais que j’étais incapable d’écrire aussi bien.

Les illustrations aussi étaient parfois de réels chefs-d'œuvre.

Je me souviens, par exemple, de Christophe, très dyslexique et plein d’humour. Si je lui demandais son “mieux possible”, en posant des exigences à sa portée, pas plus, Christophe se lançait : l’orthographe est une chose, le contenu en est une autre. Et la contenu était souvent savoureux. Il y avait de ces trouvailles !

Pour la mise au point orthographique, je devenais un peu secrétaire.

Les textes de Christophe avait du succès. Il se marrait en les écrivant. Que Christophe se marre alors qu’écrire avait représenté tant de souffrances pour lui... c’est déjà une victoire. Là, c’était du bonheur, et le droit d’exister.

Je pourrais vous raconter les histoires de Loïc, de Guillaume...

J’ajoute que je tenais beaucoup, lors de toute mise au point de texte, à ne pas dénaturer l’expression de l’auteur, y toucher le moins possible, juste pour que ce soit correct.

Ce qui a été le plus difficile, comme pour beaucoup je pense, c’est de trouver assez de situations à mathématiser. J’ai senti là un manque et pas de solutions.

Ce qui était aussi dur, c’était les rapports (bilans, bulletins) à rédiger. Durant la période pendant laquelle on les faisait, la vie de la classe continuait. Il fallait continuer à corriger, à préparer. Il fallait choisir chaque soir entre faire trois rapports ou faire ce que j’aurais fait s’il n’y avait pas eu ces trois rapports. Trouver une forme claire et pratique, qui ne me demande pas trop de temps et qui serait explicite pour les parents... c’est vraiment très difficile.

Qu’est ce que le Mouvement, Éducation Populaire, a pu t’apporter ?

Au début, à Éducation Populaire, je n’osais rien dire. Je me sentais trop différente. Une Martienne. En partie à cause du type d’école dans laquelle je travaillais. C’est encore ma timidité qui me faisait rentrer dans ma coquille. Heureusement, ça s’est arrangé et je dois à Éducation Populaire d’avoir connu des collègues que je retrouve toujours avec plaisir.

Je les appelle “mes copains instituteurs”. C’est un groupe que j’aime bien. Ce sont aussi de “belles personnes”.


Ce que le Mouvement m’a apporté ?

- Les rencontres de vacances, au cours desquelles on prenait connaissance d’outils pédagogiques qui nous seraient utiles à la rentrée : un fichier, un plan de travail...

- Pendant ces stages à Vence, d’avoir pu me mettre à la place des enfants en imprimant moi-même, avec les mots et les gestes précis du métier, sous la conduite d’une collègue plus expérimentée. Après ça, je n’ai plus pratiqué l’imprimerie de la même façon.

- D’avoir pu aussi fabriquer des outils pour l’imprimerie, la linogravure.

- J’ai aimé les contacts avec d’autres classes (correspondants, Gerbe, Fête de la Gerbe). C’est Éducation Populaire qui a facilité tout ça.

- J’ai aimé ne plus me sentir si marginale que ça. Tout compte fait.

Merci, Éducation Populaire.


_____________________________________________________________________________________

* L’école d’application était une école primaire et/ou maternelle associée à une école normale. Les étudiants allaient y voir des leçons modèles ou leçons types, données par les instituteurs. Ils passaient dans chaque classe pour donner cours une matinée par semaine. Parfois un étudiant donnait cours dans une classe de l’école d’application, devant sa propre classe. Ceci faisait toujours transpirer Armande.