À propos des manuels scolaires

Tout manuel, distribué en autant d’exemplaires que d’élèves,
est un carcan et un outil totalitaire. Si un manuel
est bon, qu’il entre dans la bibliothèque au même titre
que les autres livres, il perdra sa position de monopole
et sa nocivité de manuel.
(Célestin Freinet)

                                        Madame la Ministre,


J’ai toujours éprouvé beaucoup de respect pour ceux qui cherchent, innovent et tentent de faire évoluer favorablement l’école… mais aujourd’hui, Madame la Ministre, je pense que je vais manquer de la plus élémentaire des courtoisies.

Ne m’en tenez pas rigueur, je vous en prie. Mais, depuis 30 années, que je dirige une école communale dans l’enseignement fondamental, j’ai banni le manuel scolaire et reconduit à la porte de mon établissement tous les démarcheurs qui ont tout tenté pour que je reconnaisse la valeur éducative et pédagogique des ouvrages qu’ils étaient chargés de me vendre leur expliquant sans lassitude qu’ici, on ne les utilisait PAS.

Aussi loin que mes souvenirs d’école peuvent me porter, je peux dire que j’ai pleuré devant la grammaire Gabet, le Bled, les dictées de Grevisse, mon livre de lecture de première primaire qui ne contenait que des lettres et des sons et dans lequel, je n’ai jamais trouvé une seule histoire qui m’aurait donné le goût et l’envie de lire, mais j’ai le merveilleux souvenir d’avoir feuilleté, senti, utilisé, recopié, décalqué… mon atlas, mon Petit Larousse, mon anthologie littéraire, mes livres de prix, un chansonnier hérité de mes grands-parents.

Il y a plus de 40 ans, un diplôme en mains, je poussais la porte de l’école où j’allais commencer ma carrière professionnelle et où les premières paroles du directeur furent de m’interdire de baser ma méthodologie sur des outils dogmatiques.

J’allais faire la connaissance et l’expérience d’une pédagogie nouvelle étonnante de modernité.

Je n’avais pas été formée à cela par l’école normale ni déformée d’ailleurs pour ne pas me plier à une réflexion sur le comment l’enfant apprend à apprendre et la nouvelle manière méthodologique qu’il me faudrait par tâtonnement, essais et erreurs, dès lors appliquer.

Il ne fallut pas longtemps pour me convaincre que cette école balayerait d’un coup toutes les souffrances que j’avais enfouies et pour découvrir le bien-fondé des dits de mon directeur et des théories sur lesquelles je baserais dès à présent mes techniques de travail.


Dans cette école, chacun écoute chacun. Chacun est porteur de son histoire, de son milieu de vie, de sa culture, de ses propres besoins, de potentialités diverses, riches ou fragiles, de projets plus ou moins exprimés ou cachés. Notre objectif d’enseignement est de faire évoluer la communication vers la connaissance, d’inciter chacun à dépasser le stade du verbal, de faire jaillir l’implicite, de conduire les enfants à s’ouvrir à toutes les formes de culture…

Ici, chacun se doit d’être l’auteur de son livre. Chacun y met ses repères à lui, ses mots personnels, ses pensées profondes, ses moyens pour ne pas oublier, pour retrouver sa connaissance, sa table des matières, ses illustrations…

Sa première étape d’école terminée, l’enfant ne laissera pas cet outil précieux derrière lui, il ne l’oubliera pas, ne le revendra surtout pas...

Il emportera sous son bras le chef d’œuvre de sa connaissance acquise par la construction et la reconstruction, laissant le temps au temps et permettant un travail différencié s’il s’avérait nécessaire.

C’est comme cela que nous aurons accompli avec lui, notre mission d’éducateur.


Mais, que justifie Madame la Ministre que vous imposiez la standardisation aux enfants, la « labellisation » d’un manuel scolaire, l’uniformisation de l’école, faire tous la même chose et si possible en même temps ?

Dites-moi quelle absurdité soudaine vous a poussée à cela ?


Vous venez de porter un coup fatal à notre école qui applique depuis si longtemps une pédagogie qui a fait ses preuves sans manuel et vous lui interdisez d’acheter ce qui faisait sa spécificité, des « Bibliothèques de travail », car, ici Madame, les enfants vont au centre de documentation de leur école…des « Dictionnaires » adaptés à leur âge, car, ici Madame, les enfants écrivent des textes avec de vrais outils faits pour eux par des enseignants qui ne reçoivent aucun droit d’auteur… des « Enfantines », jolies histoires toutes simples à lire, toutes différentes, car, ici Madame, ils ont dans leur classe un coin bibliothèque… et ils vont à la bibliothèque communale… des « Atlas », car, ici Madame… on peut s’intéresser à la géographie aussi tôt que possible…des « Techniques opératoires », car, ici Madame, ils ont besoin de fichiers de progressions individuelles.


Dans notre école, tous ensemble, nous travaillons depuis 30 ans en cycles 5-8 de façon permanente. Seules les « 1ères et les 2èmes années » ont droit à des livres. Les 5 ans devront-ils attendre d’être grands ?

Mais quelle déception pour eux !

Nous partons des situations de vie des enfants, de vie de classe, nous partons des découvertes des enfants. Quel livre peut faire cela ?

Quel adulte peut se mettre à la place d’un enfant pour savoir quel sera son intérêt du moment, son besoin de savoir du moment ?

« Ouvrez votre livre à la page untel… » Sans intérêt… 

Décidément, l’enseignement régresse.

Madame la Ministre, à « Clair-Vivre » nous ne voulons pas de votre intervention financière. D’ailleurs, nous n’avons pas la possibilité d’avancer la somme. Où irions-nous la chercher ?

Ce serait temps perdu que de nous envoyer vos vérificateurs pour savoir si l’argent a été bien ou mal utilisé.

Nous savons que nous ne ferons pas « Bon Usage » de cette somme.

Nous voulons gagner ce temps et faire vivre notre pédagogie, car les enfants sont des mines d’or, des sources bouillonnantes, des curieux naturels.

C’est à la conquête de leur monde qu’ils veulent aller, c’est le terrain qu’ils veulent toucher…

Évitez-leur de s’ennuyer dans des livres de peu d’intérêt, qui ne sont que des machines à enseigner, laissez-nous acheter des livres avec eux, ceux dans lesquels, ils trouveront le bonheur, le plaisir d’apprendre et de découvrir la vie et si vous le désirez, poussez un jour la porte de notre école pour vous en rendre mieux compte.


Michelle JANSSEN