Entretien avec Jean Haccuria

Le 27 mars 2008, Danièle Blumfarb, Marianne Delcroix et Henry Landroit ont rencontré Jean Haccuria à son domicile. Jean Haccuria a été membre actif du conseil d'administration de l'asbl Éducation populaire de 1952 à 1970. Il en été notamment le trésorier. En 1963, il créait l'école communale Clair-vivre à Bruxelles. 

Jean Haccuria est décédé en novembre 2008.

Je me définis comme un instituteur ordinaire qui par ses convictions a mis quelque chose en place qui lui tient à cœur. J’ai voulu, en créant Clair-Vivre, que ce soit une école laïque, cela s’est manifesté par l’organisation sociale dans l’école et notamment les conseils de classe et d’école.

    Je suis devenu instituteur, car ma mère était institutrice et il me paraissait logique de suivre cette voie. À l'École Normale, je me proposais toujours quand il y avait des remplacements à faire, j’en ai fait beaucoup. C’est un métier qui m’a fort plu. Je n’avais pas l’envie de faire autre chose. Je suis sorti de l'École Normale de Gand en 1937. À cette époque, il y avait pléthore d’instituteurs. J’étais réformé et j’ai obtenu un intérim fixe le 13 décembre 1940 à la rue Haute dans une classe flamande (beaucoup d’instituteurs ayant été mobilisés, la ville de Bruxelles ne souhaitait pas favoriser des enseignants favorables aux Allemands). Je suis resté jusqu’en 1946. À la fin de la guerre, j’ai passé l’examen approfondi de néerlandais.

À ce moment, j’ai attrapé la scarlatine et j’ai été écarté pour six semaines. C'est alors que j’ai appris qu’on recherchait un directeur pour une institution d’orphelins de guerre. Je suis donc parti à La Panne pour diriger cet internat mixte qui rassemblait 54 enfants (essentiellement des Flamands venant du Limbourg mais il y avait aussi des enfants francophones). Cet internat fut supprimé en 1951 quand le fond social de l’indépendance ne reçut plus de subsides. C’est à La Panne que j’ai reçu un exemplaire de l'Éducateur, la revue du mouvement Freinet français à laquelle je me suis abonné. J’ai beaucoup lu à ce propos et j’ai pris contact avec les responsables du Mouvement Freinet belge : Jean Mawet et Lucienne Balesse. Je suis allé au Congrès de Nancy et à celui de Montpellier où j’ai eu mes premiers contacts avec Célestin Freinet qui m’a fait adhérer au végétarisme. Ma femme et mes trois enfants furent tous végétariens. Aux congrès, j’ai aussi rencontré des enseignants du mouvement flamand et notamment Messens.

À Braschaat, j’ai travaillé dans un institut pour débiles mentaux « Vrij en vrolijk » C’est là que j’ai rencontré Suzanne et Mathieu Goosse, qui par après ont fait toute leur carrière à Anderlecht.

Après deux ans, j’ai dû démissionner de mon poste à la ville de Bruxelles pour rester directeur à La Panne. J’ai donc repris en tant qu’intérimaire à Forest où le responsable de l’instruction publique cherchait un enseignant francophone.

La commune d’Evere a changé de majorité suite à l’arrivée d’une population francophone dans cette commune rurale. Elle est devenue socialiste. Des logements sociaux ont été créés: Ieder zijn huis et Germinal. Elle souhaitait pour ses habitants un enseignement plus moderne.

J’ai d’abord été engagé comme directeur de l’Instruction publique, c’était une fonction administrative, mal rémunérée. Ensuite, l’échevin de l’Instruction Publique organisa un examen de direction, que j’ai réussi et c’est ainsi que j’ai dirigé l'École Clair-Vivre. Celle-ci fut construite entre 1954 et 1962. La commune a souhaité que le personnel enseignant fût consulté pour la conception du bâtiment. Au cours des premières années après la création de l’école, les enseignants étaient choisis sur la base d’un examen, mais mon avis de directeur était primordial.

De Clair-Vivre, je n’ai que de bons souvenirs, les contacts avec les parents étaient faciles, c’était des gens engagés et quand je suis parti, la direction a été bien assurée

J’ai souhaité engager l’école dans le cycle 5/8 car j’ai toujours prôné l’implication sociale de tous les enfants dans l’école. Dans un groupe vertical, les enfants sont plus intéressés par les apprentissages, les plus jeunes sont stimulés par les plus grands, l’apprentissage de la lecture se fait de manière plus naturelle, c’est une organisation plus motivante pour tous. L’Inspection fut collaborante et l’Inspecteur général de l’époque fut séduit par la méthode naturelle.

J’ai aussi eu des contacts avec l’école Decroly et j’ai organisé des conférences pour les enseignants avec la directrice de l’époque, madame Dubreucq.

C’est la pédagogie qui a organisé ma vie. Ma femme était institutrice maternelle. Elle a arrêté de travailler quand nous avons eu notre troisième enfant. Elle est venue m’aider à gérer les ateliers du samedi matin lors des débuts de Clair-Vivre.

Aujourd’hui, je constate que l’enseignement s’est fossilisé, qu’il n’y a pas d’évolution. On parle d’autonomie, de techniques, mais tout cela reste lettre morte, car on ne les utilise pas.

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Voici un extrait du chapitre consacré au travail de Jean Haccuria dans le livre collectif « Actualité de la pédagogie Freinet » par Jean Haccuria, Henry Landroit et Jean Van Cottom (De Boeck – 1978) :


École communale et pédagogie Freinet

Est-il vraiment possible de pratiquer une pédagogie active, telle la pédagogie Freinet, dans une école ordinaire ?

C'est la question que l'on pose très souvent, que trop de collègues posent ou se posent afin de trouver le bon argument pour ne pas faire l'effort d'évoluer.

Il est assez de collègues qui ont su changer leur enseignement. À Clair-Vivre, c'est le personnel de toute une école, ce sont 45 enseignants qui savent travailler en commun au bien-être des enfants qui leur sont confiés.

Trop souvent, on a tendance à considérer que les pédagogies nouvelles ne peuvent s'appliquer que dans des conditions spéciales, c'est-à-dire extraordinaires, comme par exemple en école privée, ou à l'enseignement spécial, soit là où les exigences de programme sont moins rigoureuses.

Freinet a cependant pensé et bâti sa pédagogie pour l'appliquer à l'enfant du peuple, c'est-à-dire pour apporter la libération aux socialement démunis, pour qu'ils prennent conscience de leurs possibilités, pour qu'ils affermissent leur confiance en eux-mêmes, afin qu'ils arrivent à faire respecter leur dignité d'homme, afin que la société soit enfin égalitaire et que l'exploitation de l'homme par l'homme cesse, que le monde soit finalement plus juste, plus honnête, plus humain.

Ce genre d'espoir a été tellement galvaudé que le peuple n'y croit plus, que l'on s'oriente de plus en plus vers une société de passivité et d'indifférence, de blocs puissants qui gardent farouchement le pouvoir et s'organisent pour que jamais leurs façons d'agir ne soient mises en cause.

C'est l'école qui pourra progressivement former des générations qui seront capables de développer l'esprit coopératif et la justice au sein du groupe dans lequel ils travaillent, dans lequel ils vivent, au moyen de procédés vraiment démocratiques, et sous le contrôle permanent du groupe.

C'est l'école communale, l'école du peuple, l'école de tous, qui est la seule à pouvoir réaliser cet avenir, parce qu'elle a la force du nombre.

Ce ne sont pas seuls quelques privilégiés qui peuvent jouir de l'avantage de situations libératrices, c'est la masse des individus qui doit pouvoir accéder à la condition de citoyen libre.

C'est pour cette raison qu'une école comme Clair-Vivre connaît le soutien des parents, parce qu'ils ont vécu la libération de leur enfant et son éveil aux problèmes sociaux du groupe dans lequel il vit, parce qu'eux-mêmes ont profité de cet éveil grâce aux liens nés par la communication et la discussion, apportées à la maison par leur enfant.

L'on peut affirmer que l'on voit l'attitude souvent effacée, même passive des parents changer au cours des 9 années que leurs enfants passent à Clair-Vivre. Ces derniers communiquent à la famille toutes les situations vécues à l'école et, au fil des années, les parents acquièrent également cette conscience sociale et cet esprit ouvert à l'acquisition de nouvelles connaissances. Il en est de même des anciens élèves, lorsque, devenus parents eux-mêmes, nous retrouvons en eux avec fierté nos semences épanouies ; ils sont toujours prêts à participer intensément à toutes les manifestations de la vie et à aider leurs enfants à trouver le chemin du bonheur.


Les relations avec les autorités

Si, au départ, les autorités communales ont cautionné la pédagogie telle que Clair-Vivre la pratique, elles n'avaient
pas mesuré le fossé qui séparerait un jour cette école de ce qui se fait ailleurs, de ce qui s'est toujours fait, de ce qui,
soi-disant, a fait ses preuves.

C'est donc avec un sentiment de fierté pour la concrétisation d'un idéal politique dans l'éducation que les dirigeants
politiques voient vivre et se développer cette école, mais c'est aussi avec le scepticisme de ceux qui ne croient plus
au changement. C'est peut-être parce que leurs conceptions du gou
vernement de la société se sont éloignées si fort
de leur idéal politique (s'il leur en est resté).

Avec les inspections cantonale et principale de l'État (dont les titulaires changent bien souvent), les relations ont
toujours été excellentes. Il nous semble que c'est parce que ces fonctionnaires, qui ont été des éducateurs, savent
apprécier et l'effort que nous déployons, et la somme de travail accompli, et la validité du contenu de notre
enseignement ainsi que son
orientation sociale.
Ces inspections nous soutiennent toujours dans tous nos efforts d'adaptation, dans nos tentatives. Nous nous en
réjouissons, car c'est pour nous une aide précieuse ainsi qu'une garantie que nous sommes sur la bonne voie.

Peut-être ne sont-elles pas toujours entièrement d'accord avec toutes nos façons de faire et ne nous suivent-elles
pas dans toutes nos conceptions assez puristes quant à la motivation du travail, et quant à notre attitude par rapport
aux
"apprentissages systématiques" dont nous critiquons l'aspect trop souvent scolastique.

Par ailleurs, au fil des années, des liens se sont établis entre l'école et pas mal d'écoles normales du pays et de France, de tendances diverses.

Régulièrement, les apprentis de la profession viennent visiter l'école pour prendre contact avec la pratique de la pédagogie Freinet. De toutes parts, nous parviennent des demandes de stages. C'est le plus souvent avec un grand enthousiasme que ces jeunes viennent s'initier à une pédagogie qui répond si bien à leurs aspirations et à leurs espoirs de jeunes.

Un album présentant plus longuement ce dernier chapitre est disponible au local.

Voici quelques extraits de ses journaux scolaires parus avant la période de Clair-Vivre.

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