Rencontre avec Denise Engels

Erreur de parcours.

Je suis devenue institutrice malgré moi.

À 14 ans, quand, avec ma mère, je me suis présentée à l’école de prénursing, je fus refusée car il fallait avoir 15 ans pour y être inscrite. La secrétaire nous a conseillé de m’inscrire à l’École normale Émile André toute proche et de revenir l’année suivante puisque je désirais devenir infirmière.

Après mes 6 années primaires commencées en 1940 et 2 années de 4e degré, je n’étais pas prête pour entrer de plain-pied en 9e ! Je refais donc une 8e et je réussis, et d’année en année, je sors en 1954 avec mon diplôme d’institutrice.

Je gardais et je garde toujours un très mauvais souvenir des années primaires rue du Jardinier à Molenbeek-Saint-Jean. C’était la guerre, bien sûr. Je m’y suis ennuyée, je n’y ai rien appris, j’ai vécu chaque matin comme une entrée en prison...

À l’école normale, je me suis sentie à l’aise. Les stages, en tant que normalienne, s’étaient fort bien passés, mais le premier intérim en 1954 avec ses 34 ou 36 gamins fut un enfer pour moi, pour eux (?).

Je pensais profondément : « Pourquoi faudrait-il que ces gosses m’obéissent ? ».

Je sais, j’ai compris que cette réflexion anarchiste n’a rien à voir avec ce métier, mais c’est ce que je pense vraiment. Au bout de 5 mois, le titulaire de la classe revient de son rappel militaire, OUF !

Le lendemain matin, je me présente rue Claessens, dans une école du quartier nord de la ville de Bruxelles. J’entre dans une 4e de filles très attachées à leur institutrice, et en douceur, mais cette fois avec une autorité naturelle, les élèves m’acceptent bien et l’année s’achève agréablement et moi rassurée.

Les années suivantes, je suis désignée en première puis en deuxième, et je fais tout mon possible pour intéresser les élèves. Je me servais du minuscule placard du lavabo pour y faire jouer des marionnettes. Ce jour-là, l’inspecteur de l’État, un flamand, est content de mon enthousiasme et incite mon directeur à m’aider. On (c'est-à-dire un collègue et ses élèves du 4e degré menuiserie) me construit un castelet selon mes instructions (qui furent comiquement démesurées). Les collègues plus âgés étaient assez amers regrettant qu’on ne leur paye pas les livres qu’ils réclamaient.

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Me voilà donc avec ce castel bien encombrant (et qui me suivra rue Blaes puis rue Nicolay) magnifique, avec rideaux, j’y accroche un fort spot lumineux, une toile tendue nous permet de faire des ombres chinoises. Tout cela ne m’empêche pas d’appliquer scrupuleusement, je crois, une méthode globale assez efficace et surtout de bien ancrer les éléments de nombres et de quantités. Donc, 4 ans et demi de travail à peu près tout à fait traditionnel.

Sur un coup de tête, en 1958, je postule une place à l’école d’application Émile André, rue Blaes, et je l’obtiens. En réalité, trois postes étaient vacants. J’ignorais que la directrice de l’école normale choisissait ses institutrices. Comment ai-je été choisie ? par qui ? très probablement par le directeur général, son chef hiérarchique, qui était très ami avec un couple d’enseignants amis de mon mari et dont la femme m’avait connue comme élève au 4e degré de Molenbeek. Ceci explique sans doute cela. Je subis trois années de harcèlement professionnel dont je ne comprends ni ce qu’on me veut, ni ce qu’on me reproche.

Mais, c’est là que je rencontre Denise Croisé et Rita Lejeune qui discrètement me soutiennent, m’aident, m’orientent vers Éducation Populaire, vers le local de la rue Théodore Verhaegen, à Saint-Gilles.

Enfin, je sors de ce tunnel en 1962 et rejoins des collègues sympas qui travaillent rue Nicolay. Cette fois, après toutefois deux années très pénibles avec une classe de « rejetés » en plein quartier de la prostitution, gare du Nord, quartier qui sera systématiquement démoli je trouve ma place et j’y resterai. J’y verrai l’arrivée des immigrés espagnols (peu), grecs (beaucoup), marocains, turcs... qui cohabiteront avec quelques élèves belges de Molenbeek dont les parents cherchaient pour leurs enfants une école où ceux-ci pourraient être instruits et heureux. Il faut dire que notre équipe pédagogique animée par le directeur Monsieur Wust venait de s’engager dans la rénovation, la pédagogie par cycle, le 5/8, le 8/10, le 10/12.

Les parents qui ont fait le choix de notre école, et parmi eux mon médecin traitant, ainsi que leurs amis latinos, réfugiés politiques des années 70 vont soutenir la pédagogie Freinet et s’impliquer dans l’école. Pendant quelques années, j’organisai dans ma classe des rencontres pédagogiques notamment avec Mathieu Goosse d’Anderlecht. J’avais gardé des liens amicaux avec Denise et avec Rita et puis Lucienne, la mythique Lucienne Balesse (A) (B) (C) (D) est apparue et elle est venue quelques fois dans ma classe aux rencontres. À elle aussi, des liens forts d’amitié m'ont unie.

On parlait pédagogie bien sûr, mais aussi de bien d’autres choses...

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Travailler en franc tireur dans une école au départ traditionnelle n’est pas simple. Les directions que j’ai connues voyant que « ça roulait, que les élèves vivaient bien dans cette atmosphère scolaire, que les parents ne se plaignaient pas et que tout compte fait ce n’était que des immigrés... » (car je pense que jamais, à Carter ou à Catteau, on ne m’aurait permis de travailler comme je l’ai fait) ne m’ont pas mis de bâtons dans les roues.

Parmi les collègues, quelques-uns n’appréciaient pas mes méthodes et ne se gênaient pas pour émettre des remarques désobligeantes vis-à-vis de mes anciens élèves. Ça, c’était vraiment dur.

Fin septembre 1984, je m’arrête (comme les statuts de l’époque le permettaient) après 30 années ininterrompues en section primaire essentiellement aux premier et second degrés. J’ai fait une seule année avec des grands de 12/14 ans, une dizaine de jeunes de niveaux et de langues très différents, tous immigrés (grecs, turcs, marocains), mais quel souvenir !

Quelques années plus tard, croisant une de ces « jeunes » qui venait rechercher son petit en maternelle, heureuse de nous revoir, elle me dit : « Oh ! avec vous, on se sentait adulte. » Cadeau, merci !

C’est au début de cette année scolaire 1973 que je découvre ma voisine du 4e étage, Madame Journé. Elle a occupé une place importante dans ma vie scolaire. Voilà comme nous nous sommes connues : un jour, au magasin du coin, je demandais « à la ronde » si on pouvait me garder les vieux chiffons en coton, ma voisine curieuse me demande « pourquoi faire ? ». J’ai expliqué qu’on imprimait en classe, et vu son intérêt lui ai promis de lui montrer le prochain numéro de notre journal. Après lecture, tout de go, elle m’a tendu un billet de 100 francs pour s’abonner toute l’année. Je lui ai répondu que la classe était gérée en coopérative et qu’il serait mieux qu’elle nous écrive. Ce qu’elle fit. Imaginez l’étonnement des élèves, leur enthousiasme à lui répondre au plus vite et à accepter son offre d’abonnement. Courrier fermé, moi postière. Pendant dix ans, Madame Journé a vécu avec mes élèves successifs, ne ratant pas une fête (trois fois par an, nous fêtions les anniversaires de chaque trimestre), ni une sortie (visites d’expos, de musées). Ayant une mémoire prodigieuse et l’œil vif, Madame Journé reconnaissait de visu la filiation des plus jeunes « Tu n’as pas une grande sœur qui s’appelle… ? ». C’était magnifique ! Son passage dans l’école provoquait une véritable onde de choc, bien plus puissante que le passage de saint Nicolas. Ce fut pour elle aussi dix années heureuses et pour les élèves et même leurs parents des souvenirs émouvants.

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Une année, un élève s’inquiétait de l’ennui qu’elle ressentirait pendant les vacances de Noël et spontanément a offert son cahier personnel de textes à lire. Aussitôt, toute la classe a suivi le mouvement. Oui, ce fut un beau Noël pour Madame Journé et pour les élèves... À la rentrée en janvier, chacun a trouvé, écrite d’une main d’adulte (c'est-à-dire difficile à déchiffrer) à chaque page un commentaire, une question, une réflexion (rien de scolaire). Quel cadeau !

J’ai donc 50 ans, fatiguée mais avec encore une réserve d’énergie, je n’allais pas en rester là, ni le sport, ni le bridge ne m’ont jamais tentée.

Je reste bien sûr dans le Mouvement, Éducation populaire étant ma première famille et aujourd’hui encore, j’aime retrouver les camarades anciens et particulièrement les jeunes qui animent et font vivre cette pédagogie Freinet à laquelle je suis de plus en plus attachée, avec une tendresse toute particulière pour Blumeke, Françoise, Claudine, Yvette... et bien entendu Henry et Jean.

Dès la retraite, j’ai animé des ateliers d’écriture (dans mon ancienne école et à la bibliothèque de Laeken). Grâce à la Ligue de l’Enseignement, je pouvais photocopier la production des jeunes et leur remettre à la séance suivante l’ensemble des textes précédents. Je ne posais aucune question sur leur identité, leur origine, mais moi, j’écrivais à chaque séance en même temps qu’eux. Chacun responsable de sa page signée.

Avec José Moinaut (auteur/chanteur) et Yol (éducatrice très engagée à Food and desarmement (1)), nous avons conçu, réalisé et joué des mini-spectacles au Festival de la Jeunesse orchestré par Colette Forir. Nous abordions de façon visuelle et sonore des thèmes durs : la faim, la redistribution injuste des richesses du monde, la déforestation, les armes nucléaires…

À Molenbeek-Saint-Jean, j’ai été reçue à l’école 7, rue de Ribaucourt, là même où j’avais fait ma classe maternelle et aussi dans la maison de quartier rue du Ruisseau, avec des groupes de femmes uniquement, à Dar al Amal, des séances de gymnastique douce dans les locaux de l’ASBL « La Rue ».

J’ai accueilli et guidé des classes de Liège et de Visé en visite dans la capitale.

Aujourd’hui encore, je vais lire dans des écoles secondaires (à leur demande) ou primaires. Je suis très bien accueillie par les enseignants, plus encore par les élèves. Je lis généralement des textes que j’aime et que je choisis, rarement de la littérature dite de jeunesse, mais des textes susceptibles de les accrocher, de les faire réfléchir. C’est un travail bénévole coordonné par l’association E.C.L.A.T.

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Depuis quelques années, je me limite aux écoles de mon quartier : primaire, rue du Canal, secondaire, place du Nouveau Marché aux Grains. Comme j’ai organisé dans l’Institut Pachéco (maison de repos et de soins) une séance de « lecture plaisir » pour les patients et les résidents, souvent j’invite une classe de jeunes et même un groupe d’adultes du quartier schaerbeekois de la place Liedts qui est intéressé.

Il y a huit ans, comme j’étais très attachée au Musée d’Art Spontané, également implanté à Molenbeek, j’ai conçu le concept du « Coup de cœur, Coup de blues, Coup de colère ». Chacun amenant ou non qui un texte personnel ou d’auteur, qui une œuvre plastique, musicale, une curiosité… Le deuxième samedi de chaque mois, un noyau stable d’une dizaine « d’amis » se retrouve ainsi.

J’ai toujours été très sensible au bien être corporel des enfants. Ce corps que nous sommes, unique et respectable. Être bien assis (hauteur de la chaise, de la table), avoir suffisamment d’espace, pouvoir se déplacer sans encombre. Un gaucher ne se place pas n’importe où, ni celui qui voit ou qui entend moins bien. Le local doit être aéré, même en hiver, un grand bol d’air frais avec quelques exercices de respiration profonde, de relaxation, de mouvements des bras, des jambes, des yeux, des grimaces mêmes et hop ! finie l’agitation des uns, la somnolence des autres, on est prêt à reprendre le travail. Et en période de rhume, de bronchites, un pot sur le réchaud électrique d’une décoction d’eucalyptus, atmosphère parfumée et désinfectante.

Grâce aux exercices corporels, je faisais assimiler les phrases du cours de néerlandais bien utile.

S’il y a quelque chose où je n’ai vraiment pas mordu, ce sont les maths modernes. Malgré les formations que j’ai suivies, je ne les ai pas assimilées, les trouvant artificielles, inutiles, loin de la vie, sectaires même ! J’en suis restée au calcul vivant, aux fichiers autocorrectifs d’opérations, aux problèmes. Je me croyais donc mauvaise en calcul, ce qui m’a poussé avec ma jeune collègue à assouplir et mieux coordonner nos compétences. Elle prenait en math mes élèves, tandis que je m’occupais des siens en français. Mais, mes élèves m’ont dit regretter « nos » séances math où on mettait ensemble nos tâtonnements, comparant les différentes façons de résoudre les problèmes. C’était bien plus stimulant.

L’imprimerie a été très importante dans ma vie. On n’imprime hélas plus, chacun devant son écran, l’individualisme über alles ! Quel souvenir, cette effervescence à composer, à presser (soigneusement !!), à suspendre sur ces cordes tirées en travers du local chaque feuillet humide d’encre, à jouer avec les différents corps, ce désordre apparent, loques noires, odeur d’encre, de white spirit, de savon spécial et écrit en grand au-dessus du grand évier « Le plomb est dangereux : bien se brosser les mains ».

Mes casses servent à présent à des artistes graveurs, elles sont à l’atelier RAZKAS où travaille entre autres ma fille Kikie et aussi Geneviève Casterman que j’ai connue instit à l'école Saint-Henri. Elle travaillait comme animatrice Art dans son école et collaborait à la Ligue des Familles sous la rubrique « Copains gribouillards ».

L’Art a eu une importance primordiale dans ma vie. Si j’ai tenu envers et contre les mauvais coups, les moments de doute, de découragements, c’est grâce à certains artistes poètes (Desnos, Tardieu, Prévert, Char, Topor…), plasticiens, beaucoup, beaucoup…, les surréalistes, les non-conformistes, les « retourneurs » d’idées...
Et parmi eux, ces petits éditeurs comme Gilles Olivier qui fabriquent encore eux-mêmes et réalisent de petits tirages (3 à 15) parfois plus.

L’imprimerie, j’y reviens, grâce à ce travail artisanal qui faisait entrer la poésie en classe.

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L’imprimerie qui nous a permis à Jean Maassen et moi de correspondre intensément (un ou deux courriers par semaine !) pendant plusieurs années. Jean, ce grand spécialiste de la lecture naturelle, l’infatigable animateur du groupe des maternelles liégeoises, qui fit une grande partie de sa carrière dans l’enseignement spécial et qui mit donc toutes ses compétences au service d’enfants plus âgés, en difficultés, notamment en lecture.

Éducation populaire, ce fut Denise Croisé, Rita Lejeune, Lucienne Balesse, Mathieu Goosse, Jean Auverdin, sa femme surtout et encore à présent et depuis si longtemps Henry (dès 1961), Jean et toutes et tous, les jeunes qui redynamisent et poursuivent ce mouvement.

J’ai toujours aimé être entourée d’œuvres que j’aime, il y en avait tant, tant de repères, de souvenirs, de mon père, de ma mère, de mon mari, des enfants, des miennes, ceux de la classe, des amis et d’autres pour qui j’ai craqué. C’est toujours à un de ces moments que je regrettais de n’être pas riche, ou de gagner un peu mieux ma vie.

À présent, réduite à quelques 35 m², le choix est douloureux. Quand j’ai assez de force, je monte dans mon « kot » et ramène l’une ou l’autre et je change le décor. Je suis gâté, car Kikie Crèvecœur, ma fille graveuse, me surprend par son travail assidu, original. Il y a aussi les cartes postales originales exceptionnelles que des amis m’envoient ou leurs propres photos, les miennes sont rangées dans les vieilles enveloppes du CCP dans une grande boite.

Il paraît que je suis une libertaire.

C’est vrai que je vis mal cette société fondamentalement injuste.

Une « démocratie » où on interdit de plus en plus, un étouffoir.

Vous ne serez probablement pas d’accord avec moi, mais l’interdiction de fumer même dans les cafés m’exaspère.

Je plains les enfants d’aujourd’hui qui subissent l’insécurité sociale et la soumission.

Auront-ils les sursauts nécessaires à imaginer, à réaliser une société plus humaine, plus juste ?

De multiples petits signes un peu partout laissent espérer...


Denise Engels

décembre 2008

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(1) Food and Disarmement International : Organisation non-gouvernementale qui s'occupe de la faim et du développement; fondée à partir du Manifeste des Prix Nobel, ndlr