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Rencontre avec

Jacques Demeyère


Début novembre, quelques-uns d'entre nous

ont rencontré Jacques Demeyère.

L'enregistrement de cet entretien sera bientôt disponible.

Suite à celui-ci, Jacques a résumé son intervention

dans le texte suivant.



C’est dans mon enfance que j’ai été attiré par le métier d’instituteur, et cela pour deux raisons principales :

- La première, en souvenir amical de mon maître de 3ème primaire, sévère mais aimant ses élèves (il n’avait pas pu avoir d’enfant lui-même). La sévérité était compréhensible à l’époque avec 34 enfants (parfois 40) dans une classe encombrée d’une double estrade et d’un poêle au charbon au milieu.

- La seconde, en souvenir détestable d’un maître, insensible, brutal, en 6ème primaire, afin que des enfants n’aient jamais à supporter avec moi ce que j’avais subi avec lui. Entre autres rudoiements, j’avais reçu un coup de poing en pleine figure (avec une grosse chevalière) parce que j’avais soufflé (« Pfff… ») lorsqu’il avait annoncé « PROBLÈME » en vue d’un contrôle de Noël. Il m’avait ajouté un pensum : copier 100 fois « Je ne dois pas souffler comme un phoque » (Ce n’est qu’à la quarantaine que j’ai appris par ma mère, lors d’une évocation de souvenirs, qu’elle était allée trouver l’instituteur de 6ème avec mon père pour obtenir des « explications ». En 1955, les parents ne tenaient pas leurs enfants au courant de leurs démarches auprès des autorités ! Et maman m’avait d’ailleurs fait une remontrance à l’époque pour avoir été puni par mon maître…).

Par la suite, tout au long de mes études secondaires, j’ai plutôt peiné et fait de la corde raide, surtout dans certains cours donnés de façon peu intéressante et peu favorable à la réussite : c’était trop souvent la sélection qui primait, et d’autres en ont pâti bien plus que moi…

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Ce n’est qu’à l’École Normale, où j’étais très motivé, que je m’en suis bien mieux tiré. Pourtant, c’était à Nivelles, choisie par mes parents qui voulaient une école stricte !

En 1963, comme travail de fin d’études à l’École Normale, j’avais choisi de résumer et de présenter le livre de Roger Cousinet, psychologue, promoteur avec beaucoup d’autres de l’Éducation Nouvelle, intitulé « Une méthode de travail libre par groupes ».


Cet ouvrage, qui alliait la théorie à la pratique, m’avait beaucoup influencé car il remettait en question l’école traditionnelle avec ses nombreux travers que je lui connaissais et dont j’avais pâti.

Après mon service militaire et mon mariage en 1965, j’ai côtoyé un « vieil » instituteur qui venait de prendre sa retraite dans l’école où j’avais été nommé (en 4ème année primaire). Il avait été très sévère mais totalement dévoué à son métier : un passionné de la recherche pour faire assimiler les matières (consistantes) à ses élèves et particulièrement l’orthographe.

C’est à partir de ses travaux que je me suis mis également à chercher, en me les appropriant et en les transformant.

Comment de fois n’ai-je pas remis sur le métier mon ouvrage ?


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Par la suite, j’ai poursuivi mes innovations en m’inspirant de Cousinet mais aussi de Dottrens et de pédagogues américains, pour rendre les appren-tissages plus attrayants.

C’est ainsi que j’ai introduit, entre autres, dans ma classe des machines électriques de ma fabrication avec boîtiers pour répondre à des questions à choix multiples pour travailler en groupes mais aussi, par la suite, avec autocorrections individuelles.

J’introduisais également l’écologie, et la critique de la consommation dans ma classe avec la naissance des associations de consommateurs.

Au début des années septante, mon épouse, institutrice, maîtresse spéciale de morale non confessionnelle, voyant ce que je faisais à l’école, m’a parlé de Célestin Freinet dont elle avait étudié l’œuvre à l’Ecole Normale (pour filles) de Tournai, alors que le nom de ce pédagogue ne me disait pas grand-chose.


C’est ainsi qu’en 1973, je me suis rendu avec ma famille à la Côte d’Azur avec, comme objectif, au passage, de découvrir l’École Freinet de Vence.

Nous y sommes tombés sur un stage d’ « Éducation Populaire » ! Comme me l’a fait remarquer un animateur du stage : « Curieux qu’il nous ait fallu faire 1200 km pour découvrir qu’il existait en Belgique un mouvement pédagogique promouvant les idées, les pratiques et les outils du Mouvement Freinet. »

À la rentrée de septembre 1973, je suis entré en contact avec les camarades d’Education Populaire à Bruxelles et j’ai commencé à me documenter et à m’équiper.

Comme Henry Landroit venait de fonder l’Autre École, j’ai décidé de suivre son exemple et j’ai réuni autour de moi rapidement assez de parents et de sympathisants pour fonder une ASBL et pour obtenir les vingt élèves nécessaires à la création d’une classe unique.

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À la fin avril 74, j’ai introduit une demande auprès de l’Échevin de l’Instruction Publique pour créer une classe expérimentale Freinet dans le cadre de l’enseignement communal avec l’apport de nos élèves. Hélas, le refus nous parviendra un mois et demi plus tard.

En juillet 1974, je participais avec ma famille à notre premier stage de Vence et établissais en août une école nouvelle, « École de Vie » dans une partie des locaux d’une entreprise de construction qui avait abrité une école professionnelle, spéciale, libre, en développement.

Hélas, la veille de la rentrée, l’inspecteur cantonal m’annonçait, par téléphone, confus, qu’une nouvelle circulaire ministérielle empêchait dorénavant de nouvelles écoles comme la mienne (étant donné les nouvelles normes inspirées par un souci d’économies budgétaires).

Il me conseillait « dans mon intérêt » de faire comme tout le monde (un enseignement traditionnel), de bien faire mon travail et, en dehors de l’école, de réaliser, comme un hobby, mes rêves d’innovation pédagogique. Je ne l’ai pas écouté, persuadé que la vie devait entrer dans l’école et ne pas exister qu’en dehors.

Dépités, les parents m’ont invité à ne pas abandonner le projet malgré l’absence de reconnaissance officielle et, par conséquent, la privation de traitement et de subventions.

Une tentative a été faite de rattacher la classe unique à une grosse école contiguë à nos locaux, mais en vain.

Les fondateurs de l’école nouvelle, souvent très engagés idéologiquement ou politiquement, m’ont assuré de se cotiser pour me payer environ 10.000 francs par mois. J’ai travaillé trois semaines, mais voyant que je serais à la merci de ceux qui auraient le plus d’argent pour faire fonctionner l’école, sans aucune garantie à moyen et à long terme, j’ai capitulé et le projet a été enterré…


Après mon congé sans solde de convenance personnelle et délibération du conseil communal, j’ai retrouvé mon poste de titulaire dans mon école communale. J’y ai repris une 2ème année primaire de garçons en y apportant mon important matériel scolaire et j’ai démarré la pédagogie Freinet avec confiance.

C’est alors que les choses ont commencé à se gâter sérieusement avec mon directeur (régent de formation), ultra traditionnel, autoritaire et partisan de la manière forte.

Convaincu de la justesse de mon engagement pour la cause des enfants, trouvant dans l’esprit et la lettre du Plan d’Études de 1958 un appui de poids, je l’ai affronté.

Je ne voulais pas voir que ce serait le pot de terre contre le pot de fer car le pouvoir organisateur (politique) ne désavouerait pas le choix qu’il avait fait à la tête de l’école en 1970.

Dérangé par ma présence dans « son » école, mon directeur m’a « cherché » mais j’ai résisté plutôt calmement, trouvant un refuge heureux dans ma classe.

L’année suivante, en 1975, pour répondre à la question récurrente des enfants de 2ème primaire sur la naissance des bébés, comme mon fils aîné était dans ma classe et que mon épouse, prof dans l’école, venait d’accoucher fin mars de notre troisième enfant, une petite fille, j’ai proposé à la classe la projection de la naissance de Marie en un film super 8 de trois minutes, tout en précisant que les enfants n’étaient pas obligés d’y assister (ce fut le cas d’un enfant particulièrement sensible).

Jamais je n’aurais imaginé que cet événement, issu de la vie de la classe et en adéquation avec le programme scolaire d’éducation affective et sexuelle, allait me valoir les pires ennuis.

Peu de temps après, je me suis retrouvé dans l’école face à la police judiciaire venue saisir mon film, à la suite d’une plainte d’un parent bien « inspiré » sous le prétexte d’« atteinte publique aux mœurs » ; ce qui était susceptible, en cas de culpabilité, d’aboutir à ma révocation !

J’ai pris deux avocats, l’un de Mouscron, l’autre de Bruxelles spécialisé dans la défense des enseignants victimes de malveillances ou d’abus de pouvoir. L’affaire a traîné en longueur pendant un an et demi car, après un premier non-lieu assez rapide, « quelqu’un » a fait appel. Une commission officielle composée du ministre de l’Éducation Nationale et de divers inspecteurs, après avoir visionné le film et en avoir débattu, a donné un avis qui a permis de confirmer le non-lieu.

En ce qui concerne mon épouse, l’échevin de l’instruction publique l’a convoquée à la demande du directeur et dans sa classe, en ma présence, pour lui intimer l’ordre de ne plus enseigner la vérité sur la naissance des bébés à ses élèves du cours de morale laïque en réponse à leur curiosité.

L’année scolaire suivante, en guise de « promotion », j’étais muté comme professeur en classe d’adaptation, itinérant, partageant mon temps entre mon ancienne école et celle d’un quartier voisin et, par la même occasion, prenant la place de la titulaire très mécontente de la permutation.

C’est ainsi que, pendant plusieurs années, j’ai dû abandonner ma pratique de la pédagogie Freinet avec les enfants et que j’ai dû ramener tout le matériel de ma classe chez moi, à la maison.

Dans mes nouvelles fonctions en classe d’adaptation, contrairement à d’autres endroits, mon travail consistait à tenter de remédier aux difficultés de certains enfants en les extrayant de leur classe pendant des périodes répétées, durant des semaines ou des mois, au lieu de les aider ponctuellement dans leur classe en collaboration avec le ou la titulaire.


Comme je tenais absolument à ce que mes propres enfants puissent bénéficier de la « nouvelle » pédagogie, j’ai retiré mes deux aînés de 4ème et de 2ème années scolaires pour les faire garder à domicile par la nounou de ma petite Marie, dans une véranda que nous avons appelée « la classe ». Pour mes enfants, j’ai préparé des plans de travail : je les ai laissés travailler et créer librement dans l’esprit de la pédagogie Freinet. Après un an, je leur ai demandé s’ils souhaitaient poursuivre l’expérience et tous les deux m’ont répondu par la négative. Je leur ai demandé pourquoi. « Pour les copains » ont-ils répondu en chœur (même au prix, pour mon aîné, de se retrouver en 5ème, dans la classe de mon ancien directeur qui m’avait voulu du mal). Néanmoins, avant fin septembre, j’ai changé mes deux enfants d’école et je les ai finalement orientés vers la plus petite école de la ville (trois classes primaires), au Centre, où ils se rendent à vélo.

À l’instar de ma collègue dont je prenais la place du fait de ma mutation, je me suis adressé en vain à l’échevin de l’instruction publique pour contester le double changement de poste dans raison valable.

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Contrarié par ma promotion-« déportation » en classe d’adaptation, je me suis adressé à mon syndicat pour défendre mes intérêts. Et je me suis trouvé avoir affaire à mon « patron », l’échevin de l’instruction publique, qui était aussi le président local de mon syndicat, mon défenseur présumé. Pendant des mois, j’ai dénoncé vivement cette situation au sein du syndicat, mêmes à l’occasion de vastes assemblées ou par voie de tracts très documentés, avec le soutien de quelques camarades courageux. J’ai « éprouvé » toute la peine du monde pour obtenir les statuts originaux officiels du syndicat mais, les ayant reçus via un camarade bruxellois, j’ai constaté que les statuts diffusés au niveau de formations étaient falsifiés pour permettre certains cumuls syndico-politiques. En 1978, mon échevin-président est décédé dune crise cardiaque et l’on a laissé entendre publiquement, en assemblée, qu’« on » l’avait « tué » alors que le bourgmestre de l’époque devait reconnaître longtemps plus tard, après sa retraite, dans la presse locale, que son échevin de l’instruction publique était décédé des suites de la vie menée notamment lors de leurs sorties.

Pendant mes six ans en classe d’adaptation, comme j’étais moins engagé scolairement, après mon combat syndical, je me suis orienté plus que jamais vers l’écologie que Freinet avait promue avant que cela ne devienne une mode. J’ai fondé une association écologique locale avec trois hommes plutôt motivés, qui a compté assez rapidement plus de 500 membres ! Et je me suis engagé électoralement en 1979 aux premières élections européennes, seul pour mener une campagne dans ma région, avant de me joindre au mouvement écolo où j’ai milité jusqu’à ce qu’il devienne un parti politique.


Dans le même temps, après avoir participé aux stages d’Éducation Populaire à Vence en 1974 et 1975, j’y étais encore en 1978 ( et 1981) où j’ai travaillé à la mise au point d’un dictionnaire orthographique, ayant ressenti quand j’étais en 2ème année, le besoin d’adapter les outils existants réalisés par des compagnons de Freinet : Jean Auverdin (Belge) et Roger Lallemand (Français). Par la suite, étant donné que le « petit Demeyère », comme l’avaient surnommé les camarades avec humour, avait un certain succès par le seul canal d’Éducation Populaire (1500 exemplaires vendus par an), Henry Landroit m’a introduit chez l’éditeur Christian De Boeck où l’ouvrage a finalement été accepté moyennant refonte. C’est sous le nom d’ « EURÊKA » qu’il est sorti en 1981. Vingt-sept ans après, ce dictionnaire orthographique non conventionnel est toujours demandé et ces trois dernières années plus que jamais - agréé par le ministère -. En 1985, j’ai réalisé une version pour l’Afrique francophone mais l’ouvrage n’a pas été publié à ma connaissance, le pouvoir d’achat des pays africains ne le permettant pas. En 1995, l’Eurêka a eu un grand frère (« le grand Eurêka+ ») avec des entrées en « ortografe populère »1 chère à des camarades du Mouvement Freinet dont le pionnier est Roger Lallemand. Ensuite en 2001, il a été remplacé par « le grand Eurêka » qui existe toujours et est également agréé par le ministère.

Malheureusement, après la naissance de notre cinquième enfant, mon épouse est décédée d’un cancer (à l’âge de 40 ans), six mois après mon père et de la même maladie.

Heureusement, à cette époque (1983), le vent a tourné et les ennuis scolaires ont cessé puisque j’ai pu reprendre une classe (de 5ème) où j’ai trouvé refuge pour supporter les épreuves consécutives à mon grand malheur familial. Pendant 11 ans, j’ai été heureux dans ma classe et ans mon école. J’ai même été soutenu par la direction et le pouvoir organisateur. En 1988-89, mon jeune directeur a apprécié mon « livret des Brevets » (d’inspiration Freinet également) que j’employais dans ma classe de 2ème pour tenter d’apporter une solution au problème de l’évaluation du travail des élèves. Il la proposé à l’ASBL Promopart, ce qui lui a valu un prix de « l’innovation pédagogique 1990 ». Pendant toutes ces années (1982–1993), j’ai vraiment réalisé mon rêve devenu plus sage à la suite des épreuves.

Après mon remariage, avec dorénavant une famille de 9 enfants, j’ai encore consacré beaucoup de temps à l’école. J’ai construit une mezzanine dans ma classe. J’ai disposé également, comme à l’École Freinet, d’un petit atelier, d’un jardinet et d’un poulailler avant d’obtenir l’ouverture dans un mur vers un local annexe pour y faire des expérimentations.

Malheureusement, les nombreux orages du début de ma carrière, suivis d’une longue période de temps radieux au niveau professionnel ont de nouveau fait place à un ciel assombri puisque la maladie m’a fortement frappé (pseudo-polyarthrite-rhizomélique, dite PPR) à la fin de l’année scolaire 1992-93.

Mais comme cela coïncidait avec le départ de mon directeur bienveillant, en vue d’une promotion, j’ai été choisi pour le remplacer à la direction de l’école, ce qui m’a permis physiquement de supporter plus facilement mon traitement médical et ma lente guérison.

Mais, étant devenu progressivement une éponge en matière de soucis, j’ai mal supporté ce poste ingrat dans une école en déclin ; et, à la suite de nouvelles épreuves familiales (accident, handicap, maladie, décès…), j’ai quitté le métier par la « sortie » médicale avant de prendre ma préretraite et finalement ma pension.

Petit retour sur le bilan scolaire familial : cinq de mes neuf enfants (2.2.1) se sont instruits à la maison (enseignement à domicile). Aucun n’a prolongé l’expérience au-delà d’un an pour éviter un relatif isolement social. Mais, après leur réintégration à l’école, on n’a jamais constaté de différences entre eux et les enfants qui avaient poursuivi leur cursus scolaire ordinaire. Pourtant, quatre d’entre eux n’avaient pas de facilités scolaires particulières.

Pour finir, je dois avouer qu’une de mes plus grandes satisfactions a été de voir une collègue expérimentée de 1ère primaire adopter progressivement2 avec succès, jusqu’à la fin de sa carrière, des idées, des pratiques et du matériel que je lui suggérais pour l’apprentissage vivant de la lecture.

Avec le recul, en guise de conclusion, je me dis que je n’ai pas été sage sauf quand j’y ai été contraint par la maladie. Mais peut-on se changer ? Une chèvre n’est pas un mouton. Un moineau n’est pas un aigle ! Petit artisan, praticien pédagogique, aurais-je pu mener à bien seul, mon rêve d’une École de Vie à classe unique ?

« Connais-toi toi-même » dit-on depuis Socrate. C’est la qualité primordiale qu’il vaut mieux ne pas découvrir à ses dépens !


Jacques Demeyère


(Photographies : H. Landroit)

1Voir http://www.icem-pedagogie-freinet.org/icem-info/publications/archives/plonelocalfolderng.2006-02-23.4990464768/frenchcancan/fc-6/6-14.pdf

2 « Ne vous lâchez jamais des mains… avant de toucher des pieds ! » conseillait Freinet dans « Les dits de Mathieu ».