Je
précise en avant-propos que le titre de cette conférence a été proposé
par les organisateurs du salon parmi différents thèmes possibles à
traiter par les conférenciers. À première vue, voici un titre bizarre
et interpelant et qui révèle, avec un brin d'innocence, bien des
ambigüités de nos options et de notre système éducatifs.
Dans un
premier temps, recevant cette question en plein estomac et interprétant
les deux concepts évoqués stricto sensu (pédagogies alternatives et
école traditionnelle), j'aurais tendance à lui donner une réponse
courte et directe : « Rien, r-i-e-n », les pédagogies alternatives ne
peuvent rien apporter à l' école traditionnelle, puis de quitter
l'estrade laissant mon public en bien bel embarras.
Mais rassurez-vous, je vais m'expliquer.
Pour
cela, il va nous falloir faire ou refaire un bout d'histoire : celle
des pédagogies dites actives depuis une bonne centaine d'années et
alternatives depuis peu. Nous ne retournerons cependant pas à Montaigne
ni même à Jean-Jacques Rousseau. Nous nous contenterons de considérer
la fin du XIXe siècle et le début du XXe comme des moments-clés
importants qui ont marqué l'éclosion de courants et de mouvements
pédagogiques divers (Robin, Ferrer, Decroly, Freinet, Cousinet,
Montessori et toute l'éducation dite nouvelle) pour ne citer que
ceux-là. Établir une liste qui se voudrait exhaustive des noms liés à
la pédagogie alternative nous occuperait la journée entière et nous
risquerions encore d'en oublier ! La nécessité s'impose donc de définir
ce que pourrait bien être une pédagogie « alternative ».
Les
différentes initiatives, des plus anciennes aux plus récentes, qui se
réclament de cet adjectif ou à qui on l'impose dans une forme
d'amalgame parfois dérangeante, proposent à chaque fois un système
scolaire, des objectifs éducatifs, des méthodes, des outils de travail,
une autre relation maitre-élève et jusqu'à une architecture, un
environnement scolaire en opposition totale avec les modèles de l'école
dominante c'est-à-dire l'école dite « traditionnelle ».
Avant
d'aller plus avant, attardons-nous un instant sur ce terme de «
traditionnelle ». J'ai toujours été frappé par le fait que ce mot,
associé à école, se révélait le plus souvent péjoratif, tandis
qu'associé à meuble ou encore à cuisine, faisait référence à la
qualité, la solidité, le savoir-faire ou les bonnes saveurs. Comment se
fait-il que la tradition, dans le domaine scolaire, n'ait pas donné le
même résultat que dans la menuiserie ou dans la cuisine ? Une vraie
tradition, dans quelque domaine que ce soit, devrait en effet donner
naissance à des pratiques tenant compte des erreurs du passé, tirant à
chaque pas les leçons des réussites et des échecs antérieurs. Une vraie
tradition n'est certes pas exempte non plus d'innovations, de
recherches diverses qui la revitalisent et qu'elle intègre dans un
ensemble complexe, ne niant pas le passé et ses apports. Presque rien
de tout cela dans l'école.
Les
pédagogies alternatives sont donc nées dans le schisme, dans la rupture
radicale et non pas dans la continuité. Francisco Ferrer a été fusillé
pour ses idées, Célestin Freinet a été exclu de l'enseignement public.
Non
seulement, l'école traditionnelle est empreinte de scolastique,
c'est-à-dire d'un ensemble de pratiques institutionnelles et rituelles
de l'école : la hiérarchie, l'autorité, etc., mais de plus, elle est
souvent le fer de lance d'une société conservatrice. Les récentes
réformes en France l'ont montré encore avec acuité.
Les
pédagogues alternatifs ont donc toujours proposé non pas des
aménagements partiels ou sectoriels de l'école, mais une refonte
complète, une révolution copernicienne. En d'autres mots, ils ne sont
pas partisans d'un façadisme à la bruxelloise, qui se contenterait de
ravaler la façade, sans toucher aux structures qui se cachent derrière
elle ni surtout pas aux fondations.
En
intégrant parfois, du bout des doigts, des pratiques de l'éducation
nouvelle, l'école traditionnelle les dépiaute, peut-être
involontairement et souvent sans nécessairement en être consciente, de
leur caractère novateur ou révolutionnaire. Ne prenons qu'un seul
exemple, celui du texte libre. Cette technique, préconisée par Freinet,
proposait que l'on mette les enfants en position d'écrire sous la
poussée d'un besoin, qu'on les place dans un circuit de communication
réelle : écrire à quelqu'un, écrire pour être lu, débrider sa
créativité, publier ses créations dans un journal scolaire, les lire à
d'autres, en un mot retrouver les vraies fonctions de l'expression
écrite. L'école classique s'est emparée du principe.
Qu'en
a-t-elle fait ? Une rédaction à sujet libre, à écrire un jour et un
moment fixe, sans l'intégrer dans un ensemble de démarches, en amont et
et aval, comme prévoir des moments d'activités libres au cours
desquelles un enfant pouvait écrire son texte quand il en ressent
l'impérieuse nécessité tandis que son voisin de droite pouvait
s'intéresser à une recherche mathématique et celui de gauche à répondre
à une question qu'il se pose sur les abeilles ou Apollo XIII. C'est
cette attitude de mante religieuse de l'école traditionnelle qui a fait
naitre la nécessité de réhabiliter le « vrai » texte libre aussi bien à
l'intérieur du mouvement Freinet lui-même (car la scolastique guette
tout le monde) qu'à l'extérieur. Sous la plume de Paul Le Bohec, un des
compagnons de Freinet, récemment décédé, cela s'est traduit par un
concept nouveau : le texte libre libre.
Mais
bien entendu entre la pédagogie traditionnelle pure et dure, plus
respectueuse de la transmission rituelle des savoirs que de l'élève
lui-même, et les pédagogies alternatives, ainsi nommées parce qu'elles
veulent faire « autrement », il y a tout un no man's land de
transitions où l'on retrouve un mélange de pratiques, de techniques, de
discours prenant un peu à l'une et aux autres, ce qui donne
inévitablement au paysage scolaire un air flouté où ne se retrouvent
guère les élèves, les enseignants, les parents ni même ceux et celles
qui sont chargés de « piloter » notre enseignement.
L'on
constate aujourd'hui que de plus en plus d’enseignants intéressés par
leur métier « piquent » telle ou telle technique dans la panoplie
proposée par les pédagogies nouvelles, mais ne se préoccupent guère
dans leur classe d'assurer une cohérence globale entre les diverses
techniques employées. Ils prennent un zeste de texte libre dans la
pédagogie Freinet, un peu d'auto-socio-construction dans les théories
du Groupe français d'éducation nouvelle, un chouïa d'observation et
d'étude du milieu chez Decroly, des fichiers autocorrectifs dans telle
ou telle maison d’édition. Cela signifie que la réflexion n’est plus
aussi présente qu’auparavant sur le « pourquoi » on introduit tel ou
tel outil de travail dans sa classe ni pour quel objectif. Les classes
présentent une mosaïque de fichiers, de livres, de manuels, de
matériel, tout cela apparemment très incitateur de l’activité de
l’enfant, mais la réflexion globale, l’unité, la cohérence font défaut
malheureusement de plus en plus. La pédagogie Freinet pourrait donc
représenter dans le marasme pédagogique actuel une sorte de bouée de
sauvetage qui serait en mesure de proposer un ensemble cohérent, fruit
d'une longue expérience et d'une observation de l'enfant débarrassée de
la compétition à tout prix.
Les choix pédagogiques
Au
vu des classes que j’ai l’occasion de visiter et des contacts que j’ai
actuellement avec des enseignants, il apparait que les questions
primordiales qui se posent sont plutôt de l’ordre des méthodes, des
pratiques, des leçons, des socles de compétences, de l’évaluation que
de celui des grands choix pédagogiques, politiques et sociétaux qui
détermineraient les orientations premières de leur enseignement. Un
enseignant moderne surfe plutôt en expert sur l’internet à la recherche
de leçons toutes préparées, d’activités prédigérées ; dans le meilleur
des cas, il privilégie celles qui font appel à l’activité de l’élève et
à sa participation.
Je
ne force qu’à peine la caricature. Il en résulte souvent un ensemble
pédagogique qu’on est bien en peine d’identifier, composé de recours à
des orientations diverses, des sources multiples, parfois
contradictoires dans leur conception et leurs objectifs avoués ou
sous-entendus.
Or
toutes les pédagogies ont en commun de relever inévitablement d’un
choix politique et idéologique. Il faut se méfier des pédagogues qui
nous disent le contraire en faisant une sorte de panégyrique de la
neutralité et de l’apolitisme de l’instruction et de leur enseignement.
Cohérence, quand tu nous tiens…
On
ne peut imaginer une classe où l’enseignant a octroyé aux élèves le
droit de donner leur avis dans une seule activité par semaine. Si l’on
donne ce droit, on doit l’appliquer à tout ce qui se passe en classe et
le gérer en conséquence (définir des procédures, des limites, des
règles, etc.)
Cette
cohérence se rencontre en effet rarement dans l’enseignement pourtant
tous les grands courants de la pédagogie du XXe siècle ont abouti à des
« systèmes » (comme les pédagogies Decroly, Freinet, etc.) où celle-ci
en est la colonne vertébrale.
On
peut ne pas être d’accord avec leurs fondements (par exemple, avec ceux
de la pédagogie Steiner) mais prétendre que l’on peut construire une
pédagogie (et l'appeler modestement la pédagogie André ou Landroit,
pourquoi pas ?) en piquant un peu chez celle-là, un peu chez l’autre
(en ajoutant un peu de sauce québécoise pour lier le tout) ne me parait
pas relever d’une démarche… cohérente.
Si
personnellement je me sens à l’aise dans une de ces pédagogies
alternatives, la pédagogie Freinet, c’est parce que, entre ce que je
croyais intuitivement et les opinions, les pratiques d’enseignants
engagés dans cette pédagogie et les théories développées par Freinet
lui-même, j’ai perçu une forme d’accord profond, que j’ai pu entamer un
dialogue avec des personnes que je sentais sur la même longueur d’onde
que moi. Je sais qu’il peut paraitre présomptueux de penser qu’il
s’agit donc là d’une « rencontre » intellectuelle, virtuelle entre un
grand pédagogue et un petit instituteur, mais c’est la réalité, c’est
comme cela que je l’ai vécu. Reconnaitre qu’on n’est pas seul, que
d’autres ont vécu avant soi les mêmes difficultés et ont apporté leur
petite pierre à une solution possible en élaborant des pratiques
novatrices, c’est finalement faire preuve d’humilité. On ne peut
prétendre pratiquer une pédagogie de ce type en ignorant les divers
courants de la pédagogie nouvelle qui ont déjà labouré ce concept.
Peut-on faire de la pédagogie X ou Y sans le savoir comme Monsieur
Jourdain faisait de la prose, sans le savoir, et, pour copier la
formule célèbre, à l'insu de son plein gré ? Peut-être, mais il vaut
mieux le savoir ! Il vaut mieux en être conscient, afin de tenir la
barre dans la bonne direction.
Chapelle ou mouvement ?
Des
enseignants nous disent parfois qu’ils pratiquent telle ou telle
technique Freinet (ou plusieurs d’entre elles) et que manifestement,
l’ambiance de leur classe ressemble à celle des classes dites Freinet
qu’ils ont eu l’occasion de visiter. Bon. Tant mieux ! Mais il est
quand même souhaitable (si pas nécessaire) qu’ils sachent, découvrent
ou (re)découvrent que le travail d’autres enseignants est à l’origine
de tel fichier ou de l’affinement de telle technique. Car plus qu’une
pédagogie, Freinet, c’est un mouvement coopératif d’enseignants,
certes, à l’origine, sous la houlette d’un « père », mais favorisant
l’autonomie de ses « adhérents ».
Certains
enseignants manifestent de l’intérêt pour telle ou telle pédagogie,
mais ne s’y engagent pas à fond et n’en acceptent pas l’étiquette par
crainte justement d’entrer dans une « chapelle », de se mettre à la
solde d’un penseur, si pas d'un gourou, d’y perdre leur liberté propre
et d’être catalogués négativement par leurs collègues ou leur
hiérarchie. Ils interprètent l’engagement de certains comme une forme
d’intolérance vis-à-vis des autres et d'eux-mêmes. Ce sont des craintes
non fondées, car justement, dans ces mouvements pédagogiques, le
travail se fait entre pairs, p-a-i-r-s, l’autorité de l’un ou de
l’autre n’y est reconnue qu’en fonction du travail qu'il y a accompli.
Ils prétendent que rien ne vaut un bon métissage de méthodes qui soit
approprié à leur propre personne et aux élèves à qui ils s'adressent.
Je crois qu'ils y perdent leur âme.
Ils
pratiquent ce que j’appelle la pédagogie « melting-pot » et se privent
de l’apport des autres enseignants engagés pourtant sur les mêmes
chemins qu’eux et en route vers la même utopie…
Les difficultés institutionnelles
Mais
il faut reconnaitre que l'introduction d'un tel type de pédagogie dans
les structures institutionnelles actuelles avec leur cortège de
réseaux, de programmes, de socles de compétences, de règlements divers,
d'évaluations formatives se heurte à de nombreuses occasions à des
difficultés parfois insurmontables. Pourtant, les pédagogies Freinet et
Decroly apparaissent déjà, en filigrane certes, dans le Plan d'études
de 1936, recommandant la coopérative scolaire et l'imprimerie,
l'observation et l'étude du milieu, entre autres.
Mais
parce que ces pédagogies supposent d'abord une confiance dans les
possibilités de l'enfant et un certain regard, elles s'accordent peu
avec un souci obsessionnel de rendement dans l'acquisition des
connaissances. Elles supposent aussi une utilisation du temps
différente de celle qu'en fait l'école traditionnelle, avec pour
conséquence un côtoiement s'avérant nécessaire parfois plus long de
l'enseignant et de ses élèves, plus longtemps qu'une seule année
scolaire, ce qui va souvent à l'encontre des pratiques habituelles.
Créer
des équipes d'enseignants qui assurent une cohérence tout au long de la
scolarité relève là aussi du parcours du combattant. Rassembler autour
d'un projet commun des enseignants qui veulent travailler ensemble, sur
la même base, avec les mêmes objectifs dans la même école est devenu de
plus en plus difficile parce que ce projet se heurte à des contraintes
institutionnelles difficilement surmontables. Et que dire de la
création d'écoles, possible avant 1974 et devenue pratiquement
impossible depuis.
Cela
dit, rien n'empêche un enseignant de pratiquer seul dans son coin une
pédagogie alternative, à condition toutefois de chercher et trouver du
soutien dans les mouvements d'enseignant par du tutorat, du parrainage,
des formations, des échanges. C'est comme cela qu'en Belgique la
pédagogie Freinet par exemple se pratiquait entre 1940 et 1970, le
phénomène des écoles Freinet (une dizaine en Belgique) étant
relativement récent d'un point de vue historique et c'est encore ainsi
que beaucoup d'enseignants la pratiquent.
Ces
pédagogies, dans les structures de l'école actuelle, sont difficiles à
mettre en œuvre. Elles ne sont pas interdites, certes, elles sont même
parfois recommandées, mais elles rencontrent de multiples obstacles
quand on tente de les appliquer.
En
résumé, j'aurais tendance à dire que les pédagogies alternatives sont
des pédagogies qui ne souffrent pas du temps qui s'écoule et si l'on
entend de temps à autre certains affirmer qu'elles sont « dépassées »,
c'est parce que leurs détracteurs en sont seulement les observateurs et
pas les acteurs et qu'ils en sont restés à des visions stéréotypées ou
anciennes (et donc effectivement parfois dépassées dans la forme) de
ces pédagogies. Lorsqu'on les vit de l'intérieur, lorsqu'on côtoie les
enseignants qui s'en nourrissent, qui la pratiquent, et, en ce qui me
concerne, pour la pédagogie Freinet, lorsqu'on assiste aux formations,
aux congrès, aux rencontres internationales que le mouvement Freinet
génère en Europe, en Afrique, en Amérique latine, au Japon, etc., comme
je l'ai fait et le fais encore depuis près de cinquante ans, on ne peut
être qu'impressionné par la vigueur des chantiers de travail, par la
qualité des productions, le nombre d'idées nouvelles expérimentées, le
respect de la place de l'élève dans son développement personnel et
social.
Henry Landroit