Une classe Freinet parmi d'autres

Des idées à prendre, des techniques, des outils...

Depuis une dizaine d’années, je travaille dans une école Freinet, à Bruxelles. Une des trop rares écoles francophones où toute l’équipe partage bien les idées « freinétiques ». Il y a environ 170 enfants, trois classes de maternelle et six de primaire. L’assemblée générale est composée des parents et des profs. Personne d’autres ne nous dit quoi et comment faire. Nous sommes une école subventionnée, libre, non-confessionnelle. Nous sommes bien entendu soumis à l’inspection de la Communauté Française, qui nous subventionne.

Le bâtiment récent dans lequel j'ai le plaisir de travailler a été pensé par les animateurs de l'école. C'est un avantage précieux que je savoure. Voici pour le cadre de travail, il a toute son importance.

Ma pratique est nourrie depuis plus de dix ans par les rencontres régulières au sein d’Éducation Populaire, le mouvement Freinet belge francophone ; par une participation aux Congrès de l’ICEM et par la rencontre avec des enseignants freinétiques belges néerlandophones et français. J’adore ce métier, comme je le construis au quotidien, mais je n’arrive pas facilement à réduire mon temps de travail afin d’avoir plus de moments pour lire les revues et livres qui remplissent ma bibliothèque.
Dans ma classe de sixième primaire, il y a 18 enfants cette année. Un qui a le syndrome d’Asperger, une forme d’autisme léger et un autre qui est, disons, fort remuant. Et 16 autres, qui ont chacun leurs particularités.
Je suis le groupe durant deux ans, les deux dernières années de l’enseignement primaire. Cela me laisse le temps de bien les connaitre, ainsi que leurs parents, et de construire puis d’installer des habitudes de vie et de travail avec eux. Nous les adaptons de temps en temps, après discussions en conseil de classe. La vie et l’organisation de la classe garde l’empreinte forte de mes principes pédagogiques mais évolue en fonction des groupes.

Un espace accueillant et fonctionnel

Le salon

Pour entrer dans le local, on traverse d'abord le salon. Les casiers de la plupart des enfants y servent de sièges. On peut s'asseoir tout autour du salon et on ne s'en prive pas.

C'est aussi un lieu d'affichage. On y trouve : les règles de la classe, l’horaire du jour, le bilan de la semaine, la roue des services, la ligne du temps, la feuille d'inscription pour animer la point matinal, le conseil ou la présentation des travaux. Sur support déplaçable (un genre de carton épais aggloméré), on trouve les cartes de géographie grand format, le panneau qui permet l'organisation du conseil. Sur des étagères : le présentoir de l'album de vie, les fichiers de travail individuel, les plantes, les BD et jeux de société.

Dans un coin du salon, il y a la toilette. Elle reste assez propre puisque le premier malheureux qui y laisse marques ou odeurs se fait inévitablement reprendre par le suivant. Chacun peut s'y rendre librement, mais doit apprendre à éviter les moments inadéquats comme l'entretien, le conseil, les présentations et lectures diverses.
Le matin, l’école ouvre à huit heures et les enfants de maternelle comme de primaire peuvent rejoindre directement leur classe pour des activités calmes. Durant ce moment qui précède les activités, le salon a plusieurs fonctions. Un groupe joue par terre à un jeu de société, d’autres sont assis, plongés dans une revue. Un parent s’assied et discute avec un enfant ou un autre parent. Tous doivent être en classe, matériel prêt, à 8h35. On démarre à 40.
Durant la petite détente, ceux qui le souhaitent et qui sont jugés “au point” par le groupe, peuvent choisir de rester en classe, toujours pour des activités calmes.
Durant les activités de classe, le salon est utilisé pour étaler les fichiers de Ti, pour le conseil, pour des travaux de groupe, pour les présentations diverses, pour l’entretien.

La classe

Les tables sont généralement placées en « U » et il y en a deux l’une derrière l’autre au centre. Je préfère la disposition qui montre un groupe entier, mais quand c’est utile pour une activité, on ne se gêne pas organiser l’espace autrement. Toutes les tables et chaises sont munies de balles de tennis, on ne dérange pas la classe du dessous quand on déplace tout.
Sur les étagères placées autour du local : deux boites contenant des feuilles-types vierges (pour apprentissages orthographiques, compte rendu de conseils, cartes de géographie muettes, …), livres de poésie et de théâtre, dictionnaires, Bescherelle, Eurêka (dictionnaire orthographique), atlas, boite de dictionnaires néerlandais-français, matériel mathématiques, quelques classeurs d’enfants et leurs documents de chef-d’œuvre. Un casier dans lequel ils déposent les travaux à corriger, un autre dans lequel ils les retrouvent corrigés.
Un garde-feuilles. C’est la solution au manque total d’espace d’affichage dans la partie classe. Une tringle, des portemanteaux et ce qui y est suspendu : les panneaux. Écrits par moi ou par eux, c’est selon. On y trouve des pistes, des synthèses, des recherches, en bref : des traces. On les déplace comme on veut, j’ai placé des clous à certains endroits de la classe. On les dispose facilement devant le groupe pour les relire, les améliorer.
Un présentoir à livres, documents, albums.
Mon bureau est poussé le long du mur, je m’y assieds surtout lors du travail individuel. J’ai besoin d’un certain espace pour y déposer un tas de choses, et j’en ai trop peu pour travailler.
Nous avons quatre ordinateurs, ce sont des Macs. Trois sont connectés à internet et tous au réseau interne. Je ne veux pas de jeux. Ils utilisent essentiellement le traitement de textes, le tableur, les programmes de dessins, et ils font quelques recherches sur le net.

Une organisation où se tissent le collectif et l’individuel

Les moments de parole L’entretien

Chaque lundi matin, la première activité est l’entretien. Il dure environ 20 minutes. On est tous ensemble, assis au coin salon, et celui qui le souhaite a l’occasion de raconter ce qu’il veut. La prise de parole est libre, pas besoin de s’inscrire. Un enfant anime ce moment. Aucune qualité particulière n’est requise, chacun s’exerce à distribuer la parole et à veiller au temps.
En pratique, les enfants racontent ce qu’ils ont fait, vu, entendu, vécu, les gens qu’ils ont rencontrés. Il n’y a pas de prise de notes, pas de trace écrite. Ça pourrait, mais ils n’ont aucun intérêt à écrire ce qu’ils ont déjà raconté ou entendu. Cette année, ils ont demandé un second entretien. Il a lieu le vendredi et dure 10 minutes.

Le forum, les ateliers À 9 heures, chaque lundi, toute l’école se retrouve au forum. C’est une grande salle qui a des gradins sur deux étages. On démarre la semaine tous ensemble, on y communique les annonces, les anniversaires, les points à discuter au conseil d’école ou les décisions prises, on y tourne la roue des services collectifs (nettoyage du jardin), et on termine par un chant ou un poème. Chacun connait tout le monde.

Tous les lundis après-midis, les ateliers rassemblent les enfants de 5 à 12 ans (par groupe de 13 environ) : cuisine, sport, musique, cirque, bandes dessinées, théâtre, jeux de société, photos, techniques diverses en peinture, fusain, pastels… C’est aussi dans le forum, mais à un autre moment, qu’on se réunit tous pour assister à la présentation de ces ateliers.

Le conseil

Le conseil de classe a lieu deux fois par semaine, toujours au même moment. Ce sont nos deux heures de “morale”. Il s’agit de s’exprimer pour donner ou défendre son avis, pour argumenter. Il s’agit de préciser sa pensée, d’être précis, d’arriver à dire franchement ce qu’on pense, sans vexer, en étant humain. S’exprimer en respectant les règles du conseil : on demande la parole, on ne gêne pas celui qui l’a.
Je l’ai animé durant quelques semaines ou mois, jusqu’à ce qu’ils décident de prendre le relai. Ce jour-là, je suis arrivée plus tard que prévu, suite à une discussion avec d’autres animateurs. Quand je suis entrée en classe, ils étaient tous assis au coin salon, un enfant avait enfilé l’habit de celui qui anime (un tablier de médecin), et se tenait à la bonne place, le tableau des mots devant lui. Ils avaient commencé, guettaient ma réaction. C’était parti.
C’est donc un enfant qui anime, c’est-à-dire qu’il distribue la parole, qu’il veille au respect des règles, qu’il prend des décisions quant à ceux qui ne les respectent pas (changement de places par exemple). Il rappelle les différentes propositions, il annonce les votes, compte les voix, clôture chaque point et décide du moment juste pour passer au “mot” suivant. On aide celui pour qui ce n’est pas simple. Les mots sont notés sur des morceaux de papier et affichés, en plusieurs colonnes : Ce qui va bien - Ce qui ne va pas - Les propositions – Autre.
S’exprimer au conseil commence au moment où un enfant prend l’initiative de noter son sujet et de l’attacher au ruban, à l’aide d’une pince à linge.
S’exprimer devant un groupe, et donc construire sa pensée, se construire en tant qu’acteur qui prend un certain pouvoir sur son milieu, sur son entourage, c’est fondamental.

En classe

Chaque matin, je commence la classe en notant les présences. Au moins, je n’oublie pas de compléter ce fameux registre. Très peu répondent “présent”. La plupart s’offre un premier commentaire au groupe : “fatigué, content d’être là, triste, bon anniversaire G., je suis formidable, il était un petit navire, ....”. Ensuite, l’enfant responsable lit l’horaire du jour et on y décrit en quelques mots les activités prévues. Puis on parcourt le calendrier. Viennent ensuite les annonces, pour ceux qui m’ont prévenue : “Il manque de mouchoirs, je lis ceux qui devraient en apporter - Qui a apporté quelque chose pour le petit magasin ? - J’ai apporté quelques livres que je prête à la classe, les voici. - Qui a apporté de la musique pour ce midi ? ...”
Ensuite, on commence le boulot.
Travail collectif ou travail individuel, c’est selon les nécessités. L’horaire est en partie mobile. Je le construis la veille avec l’enfant responsable de ce service. Certains le complètent avant moi. Souvent, c’est bien pensé, j’accepte.

Les activités collectives

En début de cinquième, les enfants sont un peu prudents. Puis au fur et à mesure des semaines et des mois qui passent, ils se plongent dedans et s’y investissent chacun à leur manière.
Lorsqu’un nouveau domaine surgit au détour d’un projet, ou lorsque je l’amène moi-même, je commence souvent de la même manière. C’est ce nous appelons un « Déjà là ». Chacun est à sa place, je note une question, une affirmation, un titre au tableau. Par exemple : “Que savez-vous des fractions ? “. Des marqueurs « Veleda » (puisque mon tableau est blanc) sont à disposition et sans rien dire, chacun va noter ce qu’il sait, ce qu’il croit savoir sur la notion. Pas de longues phrases mais des mots, des calculs, des schémas, des comparaisons, …. Après environ 20 minutes, on arrête cette première partie. Je pointe chaque notation et l’auteur lit, explique. On ajuste, on corrige, on approfondit, je les guide en rappelant des liens possibles avec d’autres activités. Fin de la première étape, on note sur panneau (moi au début, parfois des enfants par la suite) ce qui est au tableau, c’est le « Déjà là » un peu amélioré. Ce sont les traces qu’on garde et qu’on relira, sur lesquelles on se basera pour poursuivre. A ce moment, ce qui y est noté n’est pas forcément exact, c’est un instantané, celui de la classe. Quand on poursuivra, on corrigera et on complètera encore. Ces panneaux constituent notre mémoire collective. Certains restent tels quels, d’autres sont remplacés. Certains groupes s’y réfèrent souvent, d’autres pas. Parfois un enfant ou une équipe reprend ces traces et les note en petit format, à coller dans notre cahier de références.
À cette époque de la sixième, il y a une bonne ambiance de recherche, de découverte ou de consolidation des savoirs. Beaucoup d’enfants sont maintenant piliers de ce qui se passe : attentifs, intervenants, tâtonnants et aussi soucieux du groupe. Très souvent, celui-ci s’éclate de manière dynamique en sous-groupes et individus qui se mêlent, se déplacent pour tâtonner, aider, vérifier et collaborer. On est capable de passer du temps pour tenter, chacun à sa manière, de faire comprendre une notion à quelqu’un. Il arrive aussi que je décolle avec quelques-uns, en fin d’activité, dans une direction plus pointue.

Le travail individuel

Ces activités collectives trouvent des prolongements dans le travail individuel.
Au cours de ces deux années, j’habitue les enfants à identifier ce qui leur est difficile, les domaines pour lesquels ils ont besoin de prendre plus de temps. Je les pousse à prendre ce temps, seul ou à deux, lors du TI. Ils construisent eux-mêmes leur chemin, à partir des activités collectives, ou je donne des pistes. Certains ont acquis cette habitude de revenir sur ce qui est difficile et cela sera un de leurs points forts pour la suite de leurs études.
Chaque semaine, il y a trois ou quatre périodes de travail individuel. Quatre en cinquième et trois en sixième car cette année, le chef-d’œuvre nous occupe beaucoup. Le contenu est varié : des textes libres, des recherches ouvertes, des activités pour la classe, l’appropriation de texte d’auteurs (poésies - théâtre), quelques fichiers. Des découvertes, des créations, des apprentissages, des entrainements aussi. C’est durant ces périodes que les deux enfants de la classe qui sont au conseil d’école s’éclipsent.
Les activités proposées :
Français
Production d’écrits /Orthog - Conjug - Gramm.*/ Poésie, Théâtre /Recherches, créations, entrainements. Fichier de lecture PEMF en cinquième, supprimé en sixième car les enfants lisent beaucoup pour leur chef-d’œuvre.

Mathématiques
Numération-Opérations / Recherches, créations, entrainements.

Autres
Divers / Aide / Activité pour la classe

Production d’écrits : de texte libre, d’affiche, de lettre, de panneau, de trace à garder, de compte rendu de conseil, de BD...
L’enfant rédige dans son cahier “premiers jets”. Il se relit à l’aide d’une grille qui se trouve dans son cahier de références. Cette grille, nous l’avons établie ensemble en début de cinquième. Si je n’oblige pas, beaucoup passent cette étape qui leur semble fastidieuse. Ensuite je corrige si possible avec lui, parfois sans. D’abord il me le lit. C’est à ce moment que je découvre puis toilette le texte avec lui, en ce qui concerne le fond et la forme. Je souligne certains types d’erreurs grâce à un code créé ensemble et affiché en classe. Ces erreurs, il est en principe capable de les corriger en s’aidant des outils (panneaux, cahier de références, Eurêka, dictionnaires). J’en corrige d’autres en lui donnant une courte explication. Quand le temps est compté à cause d’une échéance toujours trop proche (sortie du journal, courrier pour les correspondants), nous corrigeons le tout à deux. Pour l’orthographe, j’ai adopté, depuis plusieurs années, l’outil et l’organisation de Michel Barrios (Le Nouvel Éducateur n° 67). Je note donc des mots ou morceaux de phrases de son texte sur des feuillets. Ils rentreront dans son circuit d’apprentissage. C’est aussi à ce moment-là que je suggère ou que j’impose des recherches, des entrainements ou parfois des découvertes dans les domaines de l’orthographe, de la grammaire, de la conjugaison. En fonction de ses difficultés. Alors, soit je renvoie l’enfant à un fichier constitué de livrets standards, non Freinet, dans lequel il trouvera ce qu’il lui faut; soit je lui propose une autre piste de travail. A ce moment, j’ai colorié un point orange à côté de son titre : le texte est en chantier. Après quelques aller-retour entre l’enfant, les outils, l’aide des autres et moi-même, je place un rond vert à côté de son titre, dans le cahier “premiers jets”. Il peut alors le mettre au net, soit à la main, soit à l’ordinateur. Et peut l'illustrer. Peu le font. Ensuite, il sera classé dans sa farde “Spécial textes, poésies, théâtre”.
L’enfant a la possibilité de s’inscrire (panneau en classe) pour le lire aux autres lors de la présentation. Soit en cours d’élaboration, pour demander un avis, des conseils. Soit lorsqu’il est terminé, pour le découvrir au groupe.
Quelques enfants écrivent des textes poétiques. Mais ce sont plutôt des récits personnels, des histoires inventées. De temps en temps, par hasard, je trouve un cri du cœur, un récit de dispute, une lettre d’amitié difficile. Mais jamais ce type de texte n’a été corrigé, mis au net, lu aux autres. En tout cas, pas à ma connaissance. Peut-être que l’écrire a suffi, peut-être que l’intéressé en a eu connaissance. Si je leur accorde, hors de ces périodes, du temps de rédaction “spécial journal”, il y aura des articles.
Sinon, leur participation est très légère, voire absente. Durant quelques heures, ça travaille dans tous les sens, on s’aide, on se donne des idées, les ordinateurs ne chôment pas, chacun a trouvé sa place. J’aime cette ambiance. Il y a le plaisir d’écrire, de savoir qu’on sera publié, lu. Pas d’activités d’orthographe systématiques, pas de récupération à ce moment-là.
Pendant que je passe du temps avec un enfant, les autres s’aident ou sont occupés à des activités pour lesquelles ils sont autonomes : choix de texte “poésie-théâtre” dans les livres, mémorisation, répétition; panneaux pour la classe, recherches libres, travail coopératif dans les fichiers numération-opérations...
D’une manière générale, ils ont beaucoup besoin de moi, trop à mon gout. Je suis sollicitée sans arrêt. Pour que je les aide, ils s’inscrivent au tableau et en attendant que je sois disponible, ils s’organisent pour avancer dans une autre activité. J’aimerais ajouter la possibilité de peindre ou d’illustrer à l’aise mais le temps est compté. On travaille sans lenteur, mais à un bon rythme pour soi. Je leur demande une moyenne de deux travaux par moment TI. Je calcule pour une période deux ou trois mois le nombre d’activités à réaliser en moyenne et je les répartis dans les différents domaines (productions d’écrits, recherches, numération-opérations, ...). Ces nombres sont une direction vers laquelle on tend. Certains y arrivent, d’autres pas. Mais cela leur donne un repère important. Quand je l’ai supprimé, une année, il y a eu beaucoup moins de travaux réalisés, communiqués, sur lesquels rebondir. On y a perdu en richesse. C’est discutable, j’en conviens, mais cette organisation me correspond bien pour le moment en tout cas.
Il y a un tableau collectif qui permet à chacun de noter son avancement. Ceux à qui il est utile le complète bien. Les autres l’oublient. C’est un outil à disposition. Dans chaque cahier de TI, il y a un plan sur la première page. On y complète au fur et à mesure le titre, la date et l’état du travail : en chantier (point orange) ou terminé (point vert).
Après un an et demi de travail avec ce groupe, voici ce que donne une séance de travail individuel.
La classe se transforme en ruche à ce moment-là. Presque immédiatement, chacun s’affaire. Et souvent par groupe de deux.
* Ces deux-là partent dans le forum avec des lattes et des craies, le cahier sous le bras, ils vont estimer, mesurer et calculer l’aire de la “grande” marche.
* Ces deux-ci empruntent le chrono pour aller sur le palier répéter leur poésie. Durée : 10 minutes. * Celui-là agite la clochette, on se tait et s’immobilise tous (enfin presque) : “Qui veut bien nous dicter deux phrases pour un entrainement d’orthographe ?” “Moi !”
* Ces deux-là tapent à l’ordinateur les deux poèmes inventés par Manu, qui surveille d’un œil attentif. * La clochette : “ C’est l’heure pour ceux qui vont au conseil d’école.”
* Il y en a un qui se promène de gauche à droite, s’intéressant à ce que les autres font... Il connait bien la géographie des lieux.
* “Chantal, on peut continuer la recherche sur les participes passés commencée en collectif ?” “Oui” . La clochette : “On a besoin de quelques fardes d’ortho pour poursuivre la recherche.”
Un grand dynamisme donc, beaucoup d’idées, et moins de nécessité de plonger sur les fiches Numération-Opérations par exemple. Ça manque parfois. Alors je force la main, et pendant plusieurs séances, j’oblige à se concentrer dessus.

Les présentations

Celui qui veut s’inscrit à la séance de présentation. Elle n’a pas de moment fixe. Les enfants rappellent quand il y a plusieurs inscrits qu’on doit la placer à l’horaire.
C’est un enfant qui anime, il a le tableau des inscriptions près de lui et il dirige la séance. Le signal de démarrage de la présentation est donné par B. qui se précipite devant les acteurs avec son clap (fabrication maison) :
“Les Studios N. (C’est lui qui anime aujourd’hui) présentent G. dans “Voici ma vie” “CLAP ! ”.
On va découvrir les poèmes d’auteurs mis en scène, les textes, les recherches mathématiques, une danse, un panneau pour la classe. Beaucoup de choses sont importantes à ce moment-là : s’exprimer clairement, regarder son public, tenter de le captiver, avoir prévu e bien utiliser un document visuel pour expliquer avec clarté ce qu’on a découvert.
L’animateur donne ensuite la parole à trois enfants qui ont des questions à poser à l’auteur, puis à trois autres personnes pour qu’ils donnent leur avis sur la présentation, et enfin, à moi, si je veux rajouter quelque chose.
Je garde des notes du contenu de chaque présentation et des commentaires. Cela se retrouvera dans le bilan de l’enfant.
Il y a beaucoup d’aller-retour entre le travail individuel et collectif. Après une présentation, on peut repartir en activité collective ou de groupes sur une recherche, un approfondissement de présentation.

Les conférences

En cinquième, chaque semaine, il y a deux périodes consacrées au travail de conférence. La première conférence est collective, le thème et les sources sont communs. Chaque groupe travaille un domaine particulier. Ceux qui seront abordés :  histoire (et ligne du temps) - mathématiques (et graphiques divers) - résumé de texte - recherche du vocabulaire (et constitution d'un lexique) - création d' un texte poétique ou des jeux de mots - géographie (et création de cartes) - prise des notes structurées/organisées. Pour la présentation, chacun aura besoin de documents différents, créés en classe. Les répétitions se déroulent aussi à l'école. 
Les présentations devant le groupe permettront d’observer, de comparer, de rebondir, de découvrir des manières de traiter et de présenter un même contenu, de tirer des conclusions plus variées. On créera un aide-mémoire pour se rappeler des infos intéressantes pour les prochaines présentations. 
La seconde conférence s'organisera par groupe de quatre, selon le même principe. Chaque enfant de groupe traite un domaine qu'il n'a pas encore creusé. La dernière conférence est individuelle, chacun abordant l'ensemble des domaines. 
J’évalue les trois conférences sur un même document, afin de pouvoir visualiser les progrès, les domaines forts et les autres. Je note aussi l’avis du public, souvent pertinent.

Le chef d'œuvre

La réalisation d'un chef d'œuvre est demandée à chaque élève comme travail de fin des études primaires. Jusqu’à présent, il a remplacé les évaluations de fin de sixième et est un élément parmi d'autres qui nous permet de juger de l'obtention du certificat d’étude de base.
Dans l'école, les enfants ont l'habitude depuis la première année de présenter des conférences. Le chef d'œuvre peut apparaître comme une super conférence qui se prépare tout au long de la sixième année. Il couronne le passage à l'école, il doit donc permettre de mettre en exergue les compétences acquises dans des domaines aussi divers que le français, les math, l'histoire, la géographie, le néerlandais,.. et des compétences plus larges.
Les sujets en préparation sont divers : la relation entre l’homme et le cheval, les mathématiques, la plongée sous-marine, Hitler, le Brésil, les sucreries, les déchets, Mozart, les Aztèques...
Comme les cinquièmes assistent à la présentation de plusieurs chefs d'œuvre de leurs ainés et que culturellement cette activité occupe une grande place dans l'école, la question du choix des sujets se pose déjà, souvent, avant l'entrée en sixième. De toute façon, ce choix est arrêté début septembre après discussion et accord de l'animateur.
L'élève se trouvera (avec notre aide si nécessaire) alors un parrain ou une marraine (pas un de ses parents) qui le suivra dans son cheminement vers la réalisation de son chef d'œuvre. Cet adulte est occasionnellement un membre de l'équipe éducative de l'école.
Une partie du travail se passe hors de l'école, notamment ce qui est lecture et découverte des documents, sélection du vocabulaire à chercher, présentation, remise au net,.. mais la plus grosse partie des recherches, compte rendus, se fait en classe. L'objet que l'élève devra nécessairement avoir fabriqué, et qui devra avoir un lien fort avec son sujet, sera réalisé en dehors du temps scolaire.
L'animateur interviendra notamment pour s'assurer que le travail en cours traverse bien tous les domaines des compétences scolaires à prouver. Il veillera à ce que des aspects mathématiques soient présents, que ni les sciences, ni l'histoire et la géographie ne soient absentes. La spécificité de certains sujets rend d'ailleurs parfois ce pluralisme des matières peu immédiat.
Les élèves travaillent à leur chef d'œuvre durant trois périodes qui y sont réservées. Le temps qu'ils y consacrent à domicile varie beaucoup de l'un à l'autre, et aussi suivant la période de l'année. En tout cas pour la mi-avril, les travaux sont repris par les animateurs, la rédaction du contenu du dossier (plan, texte structuré, cartes, schémas et graphiques intégrés, lexique, liste des sources) doit être terminée. Le temps consacré au chef d'œuvre en avril-mai est destiné aux documents de présentation : graphiques au net, lignes du temps, panneaux, affiche pour annoncer le jour de l’exposé.
Fin juin, chacun présentera cet exposé devant la classe, devant une délégation de la classe de cinquième, devant son parrain ou sa marraine, devant ses parents, et au moins un autre animateur de l’école que le sien. D'autres enfants ou adultes peuvent y assister après en avoir exprimé la demande à l'enfant et seulement s'il a accepté leur présence.
L'exposé proprement dit dure entre une demi-heure et une heure. Tous les conseils reçus lors des précédentes conférences seront bien utiles pour être capable d'accrocher le public et de lui faire passer les découvertes .
Immédiatement après l'exposé, le public est invité à poser des questions et à critiquer, en toute sympathie, la présentation. Les adultes présents sont toujours étonnés de la qualité et de la pertinence des remarques exprimées à l’enfant qui a présenté.
Pour évaluer ce travail qui participe dans une juste mesure au bilan final de fin de primaire, il sera tenu compte de la présentation mais bien plus encore des démarches, des compétences manifestées durant toute la période de préparation, de l'investissement de l'enfant.

Les bilans

En classe, chaque semaine, ou presque, on évalue chacun. Il s’agit de voir si l’enfant s’est montré responsable cette semaine. C’est-à-dire s’il a respecté les règles de l’école et de la classe. La manière d’évaluer a évolué souvent avec ce groupe. Actuellement, chacun reçoit une mini feuille avec tous les prénoms, et trois colonnes : oui-non-abstention. Chacun la complète en traçant une croix par personne. On rassemble toutes les feuilles et on les redistribue au hasard. Pour qu’un enfant puisse rester en classe lors des détentes, il doit avoir 75% de oui parmi les votants. On fait un comptage rapide. Ensuite, on donne des conseils à ceux qui n’ont pas été jugés au point. Encore une fois, le groupe est ici assez bon juge, à mon sens. Ils sont plus souples que moi pour certains, mais pas toujours. Dans ma classe, les systèmes d’évaluation se construisent et se discutent souvent. L’important est aussi dans le contenu de la discussion, dans les observations faites à propos des commentaires de certains, du comportements d’autres, des effets pervers de ce qu’on pensait juste.
À l’école, il y a principalement trois moments de bilans plus importants. En novembre, je rencontre chaque enfant avec ses parents, durant une demi-heure. En février et en juin, je prends beaucoup de temps pour rédiger un bilan écrit. Aucun point à l’école. L’autoévaluation est présente à chaque étape. Et entre temps, je croise beaucoup de parents, parce qu’ils sont fort impliqués dans l’école. Je provoque des rendez-vous quand je l’estime utile. Certains parents m’en demandent aussi. On n’est pas toujours tout à fait d’accord, mais on entend ce que l’autre a à dire. Et cela fait du chemin chez beaucoup. Moi y compris. Certaines réflexions de parents m’ont fait évoluer dans ma pratique.

Voilà, c’était un aperçu forcément incomplet d’une pratique et d’une organisation qui se veulent toujours en recherche, mais pas trop changeante quand même. Avec le temps, je me suis construit un chemin en lien avec les valeurs qui me sont essentielles et à l’écoute des rencontres. Je suis très loin de l’enseignante que j’étais en découvrant cette pédagogie. Pour moi, travailler de cette manière, avec cette liberté, c’est un plaisir.

Chantal Meuleman