Le chef d'œuvre à l'école


Le chef-d’œuvre


« Il ne s'agit donc plus seulement d'humaniser les sujets de rédaction, d'harmoniser le décompte des fautes de la dictée ou d'orienter les calculs vers les nécessités pratiques. Il faut prévoir d'autres épreuves et d'autres techniques pour mesurer les diverses aptitudes et les acquisitions nouvelles dont nous avons dit la nécessité. »1

Célestin Freinet


Depuis une dizaine d’années, je participe en tant qu’animatrice des deux dernières années de l’école primaire à la démarche d’évaluation pratiquée à « l’Autre École ». La réalisation d'un chef-d'oeuvre est demandée à chaque élève comme travail de fin des études primaires. Jusqu’à présent, il a remplacé les évaluations de fin de sixième et est un élément parmi d'autres qui nous permet de juger de l'obtention du certificat d’étude de base. A chaque niveau, les enfants présentent des conférences et l’équipe a établi une progression pour les mener petit à petit vers cette recherche finale. Finale pour l’école primaire, mais elle n’est qu’un moment dans leur parcours scolaire général. Moment dont ils se souviennent fort bien d’après les échos des anciens.

                         Quelle progression avons-nous choisie ?

En troisième maternelle, les enfants assistent à quelques conférences des premières ou deuxièmes primaires, cela leur donne parfois le goût d’en faire autant et quelques-uns en présentent une préparée librement à la maison.


Lors des deux premières années primaires, l’enfant présente en général une conférence par année. Elle est préparée à la maison, mais l’idée est de répondre à trois questions que l’enfant s’est posées en classe avec son animateur, sur un sujet précis. En début d’année, les questions sont communiquées aux parents concernés et un panneau annonce les dates de présentation (en première année, on attend évidemment plusieurs mois avant d’entamer ce travail). Voici l’aide demandée aux parents : faire découvrir à l’enfant des sources variées, lire avec lui, trouver les éléments de réponses à ses questions, aider à la réalisation d’un panneau, répéter. Il est demandé : de commencer tout cela environ un mois avant le jour “J” afin d’éviter le stress, d’aborder ce travail de manière positive avec son enfant sans lui en demander trop. C’est souvent sa première expérience, il est important qu’il en garde un bon souvenir. Le jour de la présentation, l’enfant arrive en classe sans texte, avec son panneau. Durant environ 10-15 minutes, il présentera ses découvertes au groupe. Après la présentation, les enfants posent des questions auxquelles le conférencier tente de répondre, puis ce dernier écoute les conseils du public. En deuxième, par la suite, il y a une exploitation du thème présenté sous la forme d'un exercice de lecture, d'écriture, de dessin "scientifique", de math...  Les panneaux sont ensuite affichés dans le couloir, tout le monde peut les admirer.


En troisième année, il y a d’abord une (ou deux) conférence collective sur un thème qui varie selon la vie de la classe. A ce moment, un autre animateur vient aider celui de la classe durant deux heures par semaine. Il aide d’abord au choix des documents à la BCD. La lecture et la rédaction ont lieu en classe. La présentation se fait devant d’autres classes ou devant les parents.

Ensuite, chaque enfant prépare une conférence individuelle. La lecture et la rédaction se font en partie à l’école et en partie à la maison.

Cette année-là, l’enfant fera l’apprentissage de la réalisation de son panneau en classe : choix et réalisation du titre (graphie, taille), structuration à l’aide de sous-titres, choix et organisation des illustrations, rédaction des légendes. Les répétitions se font à la maison. La présentation dure environ 10-15 minutes par enfant et est suivie d’une évaluation individuelle de chaque enfant de la classe.


En quatrième, la première conférence est collective. Le travail est réalisé à l’école : la lecture de documents fournis (type BTJ), la rédaction, la réalisation de panneaux et les répétitions. Comme en troisième, un autre animateur vient aider celui de la classe durant deux heures par semaine et la présentation se fait devant d’autres classes ou devant les parents.

Durant le deuxième trimestre, c’est la géographie qui sera abordée. Appréhender l’utilisation des atlas géographiques, découvrir les différentes sortes de cartes, en réaliser une et la présenter de manière brève en utilisant les termes adéquats.

Au troisième trimestre, les enfants préparent une conférence (individuelle ou à deux) dont le choix du sujet est libre mais la présentation de cartes géographiques exigée. Cette fois, ils travaillent uniquement à l’école (excepté pour la partie lecture car les ouvrages ne sont pas toujours au niveau des enfants). Les notions de lexique et de bibliographie sont abordées. L’accent est mis, notamment, sur différentes techniques de présentation que le groupe appréciera.


En cinquième, chaque semaine, il y a deux ou trois périodes consacrées au travail de conférence. La première conférence est collective, le thème et les sources sont communs. Chaque groupe travaille un domaine particulier. Ceux qui seront abordés :  histoire (et ligne du temps) - mathématiques (et graphiques divers) - résumé de texte - recherche du vocabulaire (et constitution d'un lexique) - création d' un texte poétique ou des jeux de mots - géographie (et création de cartes) - prise des notes structurées/organisées. Pour la présentation, chacun aura besoin de documents différents, créés en classe. Les répétitions se déroulent aussi à l'école. 

Les présentations devant le groupe permettront d’observer, de comparer, de rebondir, de découvrir des manières de traiter et de présenter un même contenu, de tirer des conclusions plus variées. On créera un aide-mémoire pour se rappeler des infos intéressantes pour les prochaines présentations. 

La seconde conférence s'organisera par groupe de quatre, selon le même principe. Chaque enfant de groupe traite un domaine qu'il n'a pas encore creusé. La dernière conférence est individuelle, chacun abordant l'ensemble des domaines. 

J’évalue les trois conférences sur un même document, afin de pouvoir visualiser les progrès, les domaines forts et les autres. Je note aussi l’avis du public, souvent pertinent.


Dans l'école, les enfants ont donc l'habitude depuis la première année de présenter des conférences. Le chef-d’oeuvre peut apparaître comme une super conférence qui se prépare tout au long de la sixième année. Il couronne le passage à l'école, il doit permettre de mettre en exergue les compétences acquises dans des domaines aussi divers que la langue française, les mathématiques, l'histoire, la géographie, les sciences, l’expression artistique, le néerlandais,.. et des compétences plus larges.


Comme les cinquièmes assistent à la présentation de plusieurs chefs d'oeuvre de leurs ainés et que culturellement cette activité occupe une grande place dans l'école, la question du choix des sujets se pose déjà, souvent, avant l'entrée en sixième.


 


L’organisation du chef d’œuvre


Le choix du sujet est arrêté début septembre après discussion et accord de l’ animateur. Les thèmes sont divers : la relation entre l’homme et le cheval, les mathématiques, la plongée sous-marine, Hitler, le Brésil, les sucreries, les déchets, Mozart, les Aztèques, ...

L'élève se trouvera (avec notre aide si nécessaire) alors un parrain ou une marraine (pas un de ses parents) qui le suivra dans son cheminement vers la réalisation de son chef-d’oeuvre.

Une partie du travail se passe hors de l'école, notamment ce qui est lecture et découverte des documents, présentation, remise au propre,... mais la plus grosse partie des recherches, compte rendus, se fait en classe. L'objet que l'élève devra nécessairement avoir fabriqué, et qui devra avoir un lien fort avec son sujet, sera réalisé en dehors du temps scolaire.

L’animateur interviendra notamment pour s'assurer que le travail en cours traverse bien tous les domaines des compétences scolaires à prouver. Il veillera à ce que des aspects mathématiques soient présents, que ni les sciences, ni l'histoire et la géographie ne soient absentes. La spécificité de certains sujets rend d'ailleurs parfois ce pluralisme des matières peu immédiat.

Les élèves travaillent à leur chef-d’oeuvre durant les trois périodes qui y sont réservées. Pour la mi-avril, les travaux sont repris par les animateurs, la rédaction du contenu du dossier (plan, texte structuré, cartes, schémas et graphiques intégrés, lexique, liste des sources) doit être terminée. Le temps consacré au chef-d’oeuvre en avril/mai est destiné aux documents de présentation : graphiques au propre, lignes du temps, panneaux, affiche pour annoncer le jour de l’exposé. Fin juin, chacun présentera cet exposé devant la classe, devant une délégation de la classe de cinquième, son parrain ou sa marraine, ses parents, et au moins un autre animateur de l’école que le sien. D'autres enfants ou adultes peuvent y assister après en avoir exprimé la demande à l'enfant et seulement s'il a accepté leur présence.

L'exposé proprement dit dure entre une demi-heure et une heure. Immédiatement après l'exposé, le public est invité à poser des questions et à critiquer, en toute objectivité, la présentation. Les adultes présents sont toujours étonnés de la qualité et de la pertinence des remarques exprimées à l’enfant qui a présenté.

Après toutes les présentations, la classe organise une exposition à l’école. Tout le monde peut alors venir découvrir les objets, les dossiers, les affiches, quelques panneaux réalisés. C’est toute l’école qui participe au départ des ainés.

Pour évaluer ce travail qui participe dans une juste mesure au bilan final de fin de primaire, il sera tenu compte de la présentation mais bien plus encore des démarches, des compétences manifestées durant toute la période de préparation, de l'investissement de l'enfant.

Extrait de l’article paru dans le du Nouvel Educateur de juin 2008, Penser la rentrée


Voici donc le chemin qui amène les enfants vers la réalisation du chef-d’oeuvre. Ce travail auquel nous tenons tant pour les progrès qu’il permet à chacun de réaliser. En effet, quel que soit son niveau, chaque enfant se surpasse et en sort grandi.

A partir de l’année prochaine, nous ne pouvons plus refuser l’examen externe organisé pour tous les enfants de fin de primaire. Nous devrons nous organiser pour passer cette épreuve. Nous le ferons, sans stresser ni entraîner les enfants.

                        Quelle organisation pratique ?

Cette année, les trois périodes hebdomadaires de travail au chef-d’oeuvre avaient lieu durant les moments Atelier 10–12 ans. Nous sommes trois animateurs, nous travaillons dans trois locaux différents avec chacun 1/3 du groupe de 5ème et 1/3 du groupe de sixième. Certains enfants préparent une conférence et d’autres leur chef-d’oeuvre. Une coopération intéressante a parfois lieu entre les individus des deux groupes. Et il y a souvent de la curiosité.

Concrètement, cela veut dire que j’accompagne un groupe d’environ 14 enfants durant trois, quatre, parfois cinq semaines. Ensuite, ils changent d’animateur. Il y a des avantages mais en même temps, je ne suis pas fort au courant de l’évolution fine des autres enfants de ma classe qui travaillent avec les autres collègues. Ceci parce que n’avions pas de réunion régulière à ce propos. Cela n’empêche pas les discussions spontanées quand c’est nécessaire.


Apprendre à travailler avec un autre animateur n’est pas simple pour tous les enfants. Autre personnalité, autre manière de faire, autre approche, autre écoute, autres conseils. Au final, leur bilan est positif, ils ont apprécié la variété. C’est une bonne préparation pour la suite des études.

J’ai lu une première fois tous les dossiers au mois de novembre, afin de faire un premier bilan oral lors de l’entretien animateur, parent, enfant. Les dossiers ont été lus trois ou quatre fois, pour la plupart. Chaque animateur qui lisait un dossier rédigeait en principe ses commentaires et surtout ses conseils par écrit, pour l’enfant. Moi je m’organisais pour assister au retour qu’il faisait à l’enfant. Ce qui me permettait de suivre l’évolution et d’être au courant. J’aime être au courant de “tout”, ça aide dans le suivi général que je peux offrir à l’enfant. Mais ça prend du temps.

Durant l’année, l’enfant s’autoévalue de temps en temps par écrit. Il s’agit d’une aide pour qu’il puisse mieux visualiser son avancement. Il reçoit par exemple une grille avec les exigences demandées et complète les références des textes ou des chapitres où elles se trouvent. Il peut alors voir les domaines laissés sur le côté et sait dans quel domaine il doit travailler davantage. Il y a aussi des moments de discussion collective : on peut parler de ce qui est fait, ce qui est difficile, communiquer aux autres des idées à propos de l’organisation du travail, du classeur, de la rencontre avec le parrain... Ces moments sont des guides pour certains enfants.

                         L’équipe se renforce

Il y a quelques années, nous étions deux à suivre (lire, commenter, conseiller, évaluer) tous les dossiers d’une classe. Cette année, plusieurs collègues se sont ajoutées et ont donc allégé le travail. Pour la première fois, chaque animateur -lecteur-de-dossier en a évalué lui-même le contenu. Cela s’est passé le 18 avril. C’est à ce moment que l’enfant doit avoir répondu le mieux possible aux exigences données. Celles-ci sont vastes, parce qu’elles remplaçaient les examens contre lesquels nous résistions.

En juin, nous avons décidé en équipe, d’organiser les choses différemment l’an prochain. Nous allons vers une plus grande prise en charge des chefs-d’oeuvre par toute l’équipe. Cela amène plus de cohérence à notre projet d’école.

Chaque animateur sera lecteur de deux dossiers. Les enfants gardent leur parrain qui a un rôle bien défini. L’ animateur du groupe de sixième ne lira aucun dossier en particulier mais il assistera à tous les entretiens entre les enfants et les animateurs lecteurs.

Nous allons créer un livret, pour y noter au fur et à mesure les commentaires et conseils. Ce sera un guide pour les adultes comme pour l’enfant. En tant qu’ animateurs, il n’est pas évident d’avoir la même exigence, avec ce livret élaboré collectivement, chacun devrait s’y tenir. Il y aura huit livrets sur l’année qui constitueront au fil du temps une trace de l’évolution de l’enfant et de son travail. Ils seront joints au bilan final. Cela évitera au titulaire de se creuser fin juin pour évaluer l’évolution sur l’année.

                         Un plus pour tous 

Ce chef-d’œuvre apporte évidemment beaucoup à l’enfant, mais aussi au groupe et à la vie de l’école. Il change parfois quelque chose dans les liens entre l’enfant et ses parents. Ils mûrissent tous. Le premier apprend à rester lui-même, à écouter mais à garder ses idées, à travailler avec un autre adulte, le parrain. Les seconds découvrent parfois leur enfant autrement, sont fiers des progrès, apprennent à ne pas trop projeter sur lui, à le respecter dans son travail, à l’aider juste où il en a besoin, à ne pas travailler à sa place, à l’écouter, à lui faire confiance ou à le seconder. C’est rare qu’un parent puisse assister à une prestation aussi importante scolairement dans la vie de son enfant. Cela marque une étape pour eux tous.


Cette année, il y a eu une rencontre entre plusieurs écoles et enseignants Freinet qui ont échangé leurs pratiques autour du thème du chef-d’oeuvre. Elles sont variées, différentes, intéressantes. Parfois la recherche dure six semaines. Parfois la présentation se fait devant d’autres classes que la sienne. Parfois les enfants en difficulté peuvent retravailler un point et le représenter à un adulte. Parfois le résultat des recherches est plutôt une exposition ouverte au public ou la réalisation d’un objet …

Chantal Meuleman


BENP (Brochures d’Education Nouvelle Populaire) n°42 : Brevets et chefs d’œuvre – janvier 1949

1 BENP n°42 : Brevets et chefs d’œuvre – janvier 1949