Organiser les activités quotidiennes
dans une classe n'est pas de tout
repos. Dans cet article,
Henry Landroit s'attarde principalement sur l'aspect varié des
différents types d'activités possibles et sur leur incidence sur la vie
de la classe.
L'analyse qui suit s'applique aussi bien aux activités d'une classe
dite "Freinet" qu'à n'importe quelle autre classe.
Néanmoins, il est clair que ce sont les enseignants qui ont fait le
choix d'une classe "active" c'est-à-dire où les enfants ont prise sur
l'organisation et sont partie prenante dans toutes les activités que le
problème se pose plus sournoisement et plus souvent que dans une classe
dite "traditionnelle" d'organiser, de doser les types d'activités que
les enfants réalisent.
Dans n'importe quelle classe, on peut constater que les enfants sont
soit en activité collective soit en
activité de groupes soit en activité individuelle.
Les activités collectives
Globalement, c'est probablement le type
d'activités le plus répandu dans l'enseignement.
À mon sens, elles peuvent se répartir en deux catégories :
a. celles où la participation de l'enfant est sollicitée à la fois dans
la fixation des objectifs et au
moment même : je classerais dans cette catégorie la mise au point
collective d'un texte, une recherche collective, le conseil de classe
par exemple ;
b. celles où un acteur principal - que ce soit un enfant ou
l'enseignant lui-même ou encore un
invité extérieur - joue le rôle de transmetteur de connaissances :
ce sera le cas lors des conférences
d'élèves et lors de "leçons" bâties sur un modèle classique dans
lesquelles l'enseignant joue le rôle
principal.
En résumant, on peut dire que ce type d'activités concerne plutôt l'information, l'organisation, l'enseignement.
Les activités de groupes
Lorsqu'on répartit les élèves en groupes
pour mettre en œuvre une activité, on peut le faire soit en se
fiant au hasard (par tirage au sort par exemple pour leur
constitution), soit en laissant les enfants se
grouper par affinités, soit en contrôlant totalement leur composition
(par exemple en créant des
groupes de niveaux différents - débutants et expérimentés – ou encore
des groupes hétérogènes,
mais où l'on aura veillé à doser la répartition en enfants déjà
compétents et les autres).
Il semble bien qu'il faille distinguer les activités de groupes des
activités d'équipes.
Un groupe serait constitué d'éléments pris au hasard ou dont les
membres se seraient choisis par
affinités. Certaines activités s'en accommodent très bien, ce sont en
général celles qui ne demandent
pas des qualités techniques ou des compétences exagérées : pour
peler des pommes de terre, faire la
vaisselle, nettoyer le jardin, dessiner librement, peindre, ranger, il
n'est souvent pas utile de s'interroger sur la constitution des groupes
et l'enseignant peut permettre aux enfants soit de se grouper entre
amis soit de s'en remettre à l'arbitraire (le tirage au sort ou la
consigne idiote du genre "tous ceux qui ont des chaussettes bleues").
Les élèves comprennent d'ailleurs très bien cette façon de faire et s'y
soumettent volontiers.
De même, si l'on revient d'une promenade avec une moisson de feuilles
diverses et que l'objectif est
simplement de les classer, constituer des groupes au hasard suffira.
L'essentiel est, je crois, de varier les modes de constitution des
groupes.
Il ne serait pas bon en effet que les enfants soient continuellement
répartis par affinités réciproques.
Une équipe par contre impliquerait quelque chose en plus. Une équipe
serait un groupe structuré pour agir dans un sens déterminé : une
certaine répartition des tâches en fonction des compétences y
apparaitrait, un chef, une tête, un "leader" pourrait prendre des
responsabilités plus grandes dans le
groupe, rôle expliqué bien entendu et accepté par les autres.
Ainsi, les grands projets mis en œuvre dans une classe nécessitent
souvent la répartition en équipes
plutôt qu'en groupes. Lorsque la classe s'est lancée dans la
préparation d'une semaine à vélo
en Flandre ou en Hollande, il est évident que chaque équipe de travail
doit se structurer très finement, que des responsabilités diverses
doivent être prises dans chacune et qu'un des enfants doit coordonner
les initiatives avec l'aide de l'enseignant : rechercher les
itinéraires les plus adéquats, faire l'inventaire des visites
intéressantes, écrire aux offices de tourisme, aux auberges de
jeunesse, prendre contact avec les parents récalcitrants au projet,
établir la comptabilité, organiser les séances d'initiation à
l'entretien et à la conduite des vélos, etc.
Les activités individuelles
Par définition, ce sont celles où l'enfant se retrouve seul par rapport à son projet personnel. Écrire un texte libre, se perfectionner en division écrite parce qu'on a remarqué que c'était un domaine difficile, travailler dans un fichier d'orthographe sur le pluriel des noms, préparer une recherche-conférence sur l'élevage des truites sont quelques exemples à distinguer d'un travail dit "individuel" donné à l'issue d'une activité collective en guise d'application.
En général, les activités individuelles ont été choisies par intérêt personnel de l'élève, souvent dans un éventail de possibilités proposées par l'enseignant et contrôlées par lui. « Individuel » ne veut pas dire que l'enfant s'enferme dans son travail comme dans une bulle. Au contraire, l'enseignant cherchera à développer, à partir de cette individualisation du travail, la coopération lorsque cela s'avère nécessaire, la valorisation du travail par sa socialisation.
Un seul exemple : Manuel s'est intéressé
aux plantes et commence à
travailler sur la germination. Après discussion avec l'enseignant,
établissement d'un plan de travail et recherche d'une première
documentation, on constate que le domaine abordé est tellement vaste
que c'en est trop pour un seul homme. Appel est fait à la classe au
cours d'un conseil d'organisation et d'autres enfants s'intéressent au
projet de Manuel.
Ils se mettent à travailler sur ce thème et se répartissent le
travail : l'une se charge de prouver expé-
rimentalement que les plantes ont besoin de lumière pour se développer,
l'autre que sans nourriture,
elles ne résistent pas longtemps, un troisième colore l'eau des muguets
pour montrer que les
plantes la font circuler partout, etc. Le travail prend une ampleur que
Manuel n'avait pas soupçonnée au début et aboutit à une présentation
ample et concrète, expériences et observations multiples à l'appui.
Oui, mais nous constatons déjà, dans ce timide essai de théorisation,
que le schéma proposé (la division en trois grandes catégories
d'activités) n'est pas très proche de la réalité quotidienne et que
finalement, il est relativement rare d'assister dans une classe à des
activités qui seraient purement
individuelles, purement de groupes ou purement collectives. Le plus
souvent, il y a interaction
entre ces trois types. Une activité individuelle peut déboucher sur une
activité de groupe ou
d'équipe, plus rarement sur une activité collective (par exemple dans
le cas d'une présentation
d'une recherche personnelle).
Une activité collective peut se muer rapidement en activités de groupes
ou d'équipes qui elles-mêmes se transforment en activités individuelles.
Une activité qui a démarré en groupes se termine parfois en individuel.
Le schéma ci-dessous tente de résumer les diverses possibilités.
1. L'activité est individuelle ou de groupe ou collective :
Au départ, l'activité est clairement définie : l'enfant écrit un
texte ou les groupes travaillent chacun dans des domaines différents,
aucune mise en commun ou confrontation n'est prévue ou encore la classe
suit un exposé de l'enseignant, il n'est pas prévu d'applications.
2. L'activité d'un enfant se transforme en activité de groupe ou
d'équipe :
Un enfant a prévu un travail au-dessus de ses forces ou de ses
possibilités, il fait appel à d'autres
pour qu'un groupe se constitue autour de son projet (voir l'exemple
ci-dessus de l'étude de la germi-
nation).
3. L'activité d'un groupe ou d'une équipe se termine en activités
individuelles :
Un travail a été prévu au départ comme travail de groupes. En
cours
d'exécution, on s'aperçoit que la matière est trop vaste et l'on
demande à chaque enfant de traiter un aspect du problème posé.
4. Une activité de groupes se mue en activité collective :
Souvent, lorsque des groupes ou des équipes ont travaillé soit sur
un
thème commun, soit sur des sujets différents à l'intérieur d'un même
thème, il est bon de faire le point collectivement : confronter
les résultats, mettre en commun les différentes recherches. Lorsque des
enfants se sont intéressés par exemple aux découvertes du XVe siècle,
tel groupe ayant choisi l'orientation (l'astrolabe, la boussole), tel
autre l'astronomie, tel autre la découverte de l'Amérique, etc., quoi
de plus utile que la mise en commun de ces différentes approches d'une
réalité qu'il est nécessaire d'appréhender plus globalement pour bien
la comprendre ?
5. Une activité collective se transforme en activité de
groupes :
Après une courte phase collective, il arrive fréquemment que l'activité
se transforme en activités de groupes.
6. Une activité individuelle devient une activité collective :
L'occasion se présente souvent de valoriser le travail d'un enfant en
lui permettant (tout en le forçant légèrement parfois) de présenter son
travail aux autres.
Joachim a trouvé une nouvelle façon d'effectuer la multiplication
rapide par 9, l'enseignant le pousse à exposer sa trouvaille aux
autres.
Chacun a été chargé de poser une ou deux questions à un vieux pépé du
quartier. Le lendemain, les réponses sont mises en commun et c'est
l'occasion d'un travail collectif.
7. Une activité collective devient
individuelle :
C'est le cas le plus classique : la "leçon" se termine par une
application ou un contrôle individuels. Nous ne nous attarderons pas.
À l'usage, il apparait que les choses peuvent être encore plus
compliquées et qu'il peut y avoir des
allers-retours, des situations plus complexes où une activité que l'on
croyait terminée rebondit en passant dans un autre mode de
fonctionnement et continue à intéresser les enfants.
Les véritables questions à se poser durant et après la préparation de
la classe sont les suivantes :
1. Devant cette multitude de possibilités de types d'activités, quelle
est celle qui convient ici et
maintenant, dans le cadre où je travaille, avec les enfants dont j'ai
la responsabilité, à ce moment-ci
de l'année ? Quelle est celle qui est le plus adéquate ?
2. Faut-il ou non favoriser l'interaction entre les différents types
d'activités ?
3. Ne faut-il pas chercher à équilibrer à la fois, au cours d'une
journée, au cours d'une semaine,
au cours d'une année scolaire, ces différents types ?
4. N'y a-t-il pas lieu d'assurer une progression, notamment avec des
enfants qu'on ne connait
pas ? Les activités de groupes et collectives ne sont-elles pas à
valoriser en début d'année ?
Je pense qu'il est intéressant de jeter de temps à autre (par exemple
en fin de semaine ou en fin de
trimestre) un regard rétrospectif sur toutes les activités réalisées et
de se poser ces questions. Cette grille de lecture permettrait de se
rendre compte si l'on ne favorise pas trop tel ou tel type de schéma au
détriment des autres et ce par simple paresse ou ignorance de la
richesse d'autres schémas.
Je crois aussi, en ce qui concerne les pédagogies actives et la
pédagogie Freinet en particulier, que l'on s'est trop axé sur les
activités individuelles et qu'il y a tout intérêt à réfléchir sur cet
équilibre à respecter entre les différents types d'activités. Certes,
une classe qui ne fait que des activités collectives passe à côté de
pas mal de découvertes,mais une classe qui ne fait que des activités
individuelles risque également de s'enliser dans l'individualisme et la
monotonie.
Il est d'ailleurs bizarre de constater que ces pédagogies dont les objectifs déclarés sont le développement à la fois de l'autonomie de l'enfant et de la coopération soient si souvent confondues avec l'individualisation à outrance ou avec une pédagogie d'utilisation de fichiers et de l'autocorrection.